Questions de parents Renforcer l'estime de soi

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« Renforcer l’estime de soi de l’enfant passe par une attitude bienveillante »
 
Un enfant qui a une bonne estime de lui-même et confiance dans ses capacités avance avec plus d’assurance dans la vie. Mais comment se construit chez l’enfant ce sentiment intérieur qui consiste à s’accorder de la valeur ? Les parents ont-ils un rôle à jouer pour renforcer l’estime de soi de leur enfant ? Auteur d’un livret pédagogique* à destination des parents, la sociologue Anne-Louise Nesme ouvre la réflexion.

Propos recueillis par Aude Spilmont. 

 

Les enfants ne naissent pas avec une image d’eux-mêmes, comment se construit l’estime de soi ?

L’estime de soi consiste à savoir se porter une juste valeur, se reconnaître une valeur positive. Chez le jeune enfant, non seulement elle n’est pas innée, mais elle s’acquière petit à petit. Elle est aussi fortement influencée par le regard des personnes importantes pour l’enfant, en particulier ses parents. C’est à travers sa relation avec les autres et au fil de ses expériences que l’enfant intériorise progressivement une idée de sa valeur. Le regard des autres a des effets réels, identitaires. 
 

Vous avez mené un long travail de réflexion avec des parents et des professionnels de la petite enfance sur la question de l’estime de soi du jeune enfant. Pour quelles raisons vous semble-t-il essentiel, en tant que sociologue, de se préoccuper de cette question ?

La façon dont l’enfant va apprendre très tôt à s’apprécier et à se respecter se transmet dans la relation éducative. Et pour moi, l’éducation est avant tout une question sociale. Si tout ne se joue pas dans la prime enfance, les premières années de l’existence posent des fondements très importants sur lesquels l’enfant, puis l’adolescent et l’adulte vont s’appuyer. Se préoccuper très tôt de l’estime de soi du jeune enfant revient à lui donner des ressources pour mieux s’adapter à des situations nouvelles, être moins influençable par ses pairs et affronter les périodes de turbulences de la vie. L’estime de soi permet aussi de mieux se protéger. Elle est une clé de voûte de toute approche préventive des conduites à risque. Prendre soin de soi ne va pas de soi. Si je m’attribue de la valeur, il y a beaucoup moins de raisons que je me mette en péril. 
 

Faites-vous un distinguo entre l’estime de soi et la confiance en soi ?

La confiance en soi est une notion circonscrite. On peut avoir confiance en soi dans un domaine et pas dans un autre. L’estime de soi est une notion plus globale qui s’adosse à quatre piliers. La confiance en soi en est un mais il y a aussi la connaissance de soi, le sentiment de réussite et le sentiment d’appartenance. 
 

Comment renforcer l’estime de soi de son enfant ? Le risque n’est-il pas de confondre attitude bienveillante et satisfaction permanente des désirs de l’enfant ?

Effectivement, il ne s’agit pas de confondre désir, besoin et demande. Renforcer l’estime de soi de l’enfant passe par une attitude bienveillante, par une écoute de ce que l’enfant a à nous dire vraiment, par une posture encourageante, par le fait de lui restituer ses petites victoires et ses évolutions. Cela passe aussi par l’accueil de ses émotions. Mais accueillir est différent de satisfaire. Pour grandir en sécurité, l’enfant a aussi besoin de règles et de repères cohérents et continus. 
 

Vous avez réfléchi avec des parents sur ces petites phrases poisons que l’on peut dire incidemment, au quotidien, aux enfants. De quelle nature sont-elles ?

On a prise au quotidien, dans sa manière de s’exprimer, pour renforcer ou aller à l’encontre de l’estime de soi de son enfant. Par exemple, lorsqu’on veut l’informer d’un danger et que l’on dit « attention, tu vas te faire mal ou tu vas tomber », par ces mots, on a tendance à se focaliser sur le risque et à projeter nos propres peurs. Et finalement, à entraver parfois l’autonomie ou l’assurance que peuvent développer nos enfants. Il suffirait de décrire ce que l’on voit, « le sol est glissant », pour l’informer efficacement sans lui enlever de la confiance en ses capacités. Autre exemple, lorsqu’on s’adresse à un enfant pour le reprendre sur une bêtise ou un écart et que l’on dit : « tu es pénible, tu es méchant ». Il y a une confusion entre faire et être, c’est ce qu’a fait l’enfant qui est problématique. Et si cette façon de s’adresser à l’enfant est fréquente, il y a de fortes chances qu’il intériorise une identité négative. Savoir décrire au lieu de reprocher et distinguer le comportement de la personne sont des outils qui peuvent être utilisés au quotidien. 
 

Il n’est pas rare d’entendre un enfant dire « je suis nul », « je n’y arriverai pas » lorsqu’il rencontre des difficultés, par exemple dans une matière scolaire. Comment l’aider à passer ce cap ?

« Je suis nul » fait abstraction de ce qui va. On peut aider l’enfant à traquer ses ressources et ses capacités, lui dire que dans tel domaine, il a besoin de temps mais qu’il réussit dans beaucoup d’autres. J’y reviens, mais c’est aussi important qu’il fasse le distinguo entre ce qu’il est et ce qu’il produit, dont il ne peut être satisfait systématiquement. Parfois, il faut aussi entendre derrière ces petites phrases de dévalorisation ce qu’il a à nous dire vraiment de la place qu’il n’a pas ou de la considération qui lui manque. Dans certaines situations, pour l’aider à prendre du recul, un conte ou une histoire à lire ensemble peut être un bon support. Il peut permettre de faire des liens avec soi sans que cela soit trop direct. Nous avons la chance d’avoir une littérature jeunesse formidablement abondante et nourricière. 

 L’estime de soi passe-t-elle aussi par un droit à l’échec ? 

Je parlerais plutôt d’un droit à l’erreur. Il y a une forte pression sur le fait que les enfants réussissent aujourd’hui. On est passé d’une lutte des classes à une lutte pour les bonnes places, dans un esprit de compétition. Or, nous avons tous besoin d’être reconnus dans un droit à l’erreur, faute de quoi l’erreur devient échec. C’est par le droit à l’erreur qu’on peut évoluer, recommencer. Encore faut-il que les adultes posent des objectifs à la mesure de l’enfant. Nous avons aussi à réfléchir, en tant que parents, à poser des objectifs qui ne soient pas des réparations de notre propre histoire.
 

Tout ne se joue pas dans la relation parents-enfants. Vous soulignez dans votre livret que l’estime de soi est un objet politique au sens large et, à ce titre, qu’elle engage notre responsabilité collective…

L’estime de soi s’adosse aussi à la qualité du vivre ensemble. Les liens sociaux dans un quartier, les espaces d’échanges et de mutualisation des expériences comme les centres sociaux, les lieux d’accueil enfants-parents ou la Ka’ Fête ô Mômes contribuent à renforcer le sentiment d’appartenance. L’inscription dans le collectif permet aussi à chacun d’être reconnu et de trouver sa place. Cela me paraît très important à une époque où les valeurs d’autonomie et d’émancipation sont très valorisées. Les enfants comme les adultes ont besoin d’ailes, mais aussi de racines sur lesquelles s’appuyer. 
 
*Travail réalisé au sein de l’Association de Promotion de la Santé par l’Intervention Sociale.