Questions de parents Les pouvoirs de la musique sur notre cerveau

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Dès l’enfance, la musique rythme nos vies. Les bébés trouvent du réconfort dans les berceuses, les adolescents sont friands d’émotions musicales. Mais pour quelles raisons la musique nous fait-elle tant vibrer ? Depuis une quinzaine d’années, les neurosciences apportent des éclairages passionnants sur le pouvoir de la musique sur notre cerveau dès l’enfance. Explications avec Emmanuel Bigand*, professeur de psychologie cognitive, directeur du laboratoire d’étude de l’apprentissage et du développement à l’université de Bourgogne. 

Propos recueillis par Aude Spilmont.

Dans notre société, la musique est souvent évoquée sous l’angle du loisir. Vous défendez l’idée qu’elle représente bien plus. Qu’entendez-vous par là ?

Penser la musique en terme de loisir est totalement en dessous de ce qu’elle représente vraiment pour l’homme. Depuis la nuit des temps, dans toutes les sociétés humaines, la musique est un mode d’interaction pour entrer en relation émotionnelle avec les autres. Sa fonction fondamentale est d’être un moyen de communication par le son. Nos amis ethnomusicologues l’ont bien montré. Dans l’histoire de l’espèce humaine, il nous semble aussi pertinent de dire que la musique a contribué à développer les habiletés de communication de l’homme. Il est impensable d’imaginer que l’homme de Neandertal a eu accès à un langage symbolique complexe sans qu’il soit précédé par des formes orales plus primitives et émotionnelles. De la même manière, la communication de type musical est un prérequis indispensable au bébé avant son acquisition d’un langage avec des mots. Au départ, le bébé gazouille et fait des vocalises exploratoires en reproduisant des bribes de sons qu’il entend. Et s’il ne comprend pas ce que vous lui dites, il est très sensible à la musique des mots, qui exprime votre état émotionnel. C’est pour cela que dans toutes les cultures du monde, les adultes utilisent une forme d’expression très spécifique à l’égard du nourrisson, qu’on appelle le « parlé bébé » ou le « parlé chanté ». Elle présente d’ailleurs des traits universels dans toutes les cultures. 
 

Pour quelles raisons le bébé est-il si sensible à ces chansons douces que lui chantent sa maman et son papa ? 

Le bébé est beaucoup plus réceptif à la voix chantée de ses parents qu’à la voix parlée. Les expériences menées par la chercheuse Sandra Trehub, la grande dame du domaine de la musique et des bébés, illustrent à quel point le chant de la maman peut avoir un impact sur l’organisme du bébé. Il a pour effet de modifier le taux d’une hormone (le cortisol) qui régule l’activité du nourrisson, en réveillant un bébé endormi ou en calmant un nourrisson excité. Cette chercheuse va également publier prochainement, dans une grande revue américaine, une étude qui montre que si un bébé est angoissé et que sa maman lui parle, joue, ou chante, cela ne produit pas les mêmes effets. Seul le chant régule très rapidement les manifestations d’angoisse du nourrisson, qui s’apaise. 
 

La musique interfère-t-elle sur le développement émotionnel et cognitif durant toute l’enfance ? 

Je voudrais souligner combien cette phase de communication par la musique du bébé avec sa mère et son père, est essentielle. On ne le mesure pas assez, mais elle va avoir un impact tout au long de la vie en réactivant des sociabilités affectives. On a ainsi montré, chez des enfants plus grands, que la musique développe des relations d’empathie aux autres. Lorsque vous mettez des enfants dans une situation de résolution de problème où ils doivent collaborer, aussi curieux que cela puisse paraître, l’entraide est plus grande s’ils sont dans un environnement musical. L’explication n’est pas magique. Le fond sonore musical réactive cette relation attentionnelle que le nourrisson a eue avec ses proches. Chez les enfants d’âge scolaire, on a également la preuve maintenant que la musique facilite le développement cognitif. Des tests comparatifs ont été faits auprès de 150 enfants, orientés (de façon aléatoire) dans différentes activités artistiques, comme le chant, le piano ou le théâtre. Après un an d’apprentissage, on se rend compte que la musique, plus que d’autres activités artistiques, a des effets sur le développement intellectuel en terme de QI, mais pas seulement. Des études indiquent aussi qu’elle peut être un outil auprès d’enfants en grandes difficultés scolaires.
 
Comment expliquez-vous ce pouvoir de la musique sur notre cerveau et notre intelligence ?

La musique a ceci de particulier qu’elle active ensemble de nombreuses zones du cerveau : les réseaux liés aux émotions, à la mémoire, la perception auditive, le cortex moteur, la structuration temporelle… À l’inverse, le langage touche des aires beaucoup plus localisées. Avec une équipe de Marseille, nous avons travaillé sur cette synchronisation cérébrale. Elle a pour conséquence d’augmenter les voies de communication dans le cerveau. Et ce faisant, cela profite à toutes les activités cérébrales. Nous avons d’ailleurs montré que la musique pouvait avoir des effets thérapeutiques chez des patients atteints de graves lésions cérébrales. Des personnes aphasiques peuvent retrouver une forme d’accès au langage par le chant et des malades d’Alzheimer peuvent réactiver des mémoires.
 

Quel regard portez-vous sur la fascination des adolescents pour la musique ?

Dans toutes les cultures du monde, il y a un pic de l’activité musicale (que ce soit dans l’écoute ou la pratique) qui apparaît à la puberté et ralentit autour de 25/30 ans. Cela rejoint l’idée de Darwin qu’une des fonctions biologiques de la musique est de contribuer à ce qu’il appelait « la sélection du partenaire ». À mon sens, l’activité musicale est amplifiée lorsqu’il y a une relation émotionnelle forte avec ses congénères. À l’adolescence, l’enfant va chercher un substitut à l’affection maternelle. Il va alors réactiver l’outil musique qu’il a connu bébé le temps de trouver un partenaire avec lequel se stabiliser. Des facteurs sociologiques expliquent aussi cet attrait de la musique auprès des adolescents. Un peu comme pour les habits, elle est un marqueur identitaire. Dis-moi ce que tu écoutes, j’aurai une idée de qui tu es… Je crois néanmoins que la musique répond d’abord à des besoins psychologiques et biologiques. À la puberté, les transformations hormonales s’accompagnent de besoins énergétiques. Or, si vous écoutez de la musique qui vous plaît, cela augmente le niveau de dopamine dans le cerveau et procure de l’énergie et du plaisir. L’effet est comparable à celui que produit artificiellement la cocaïne. Il y a une correspondance évidente entre la « poussée de fièvre » de l’adolescence et le pouvoir dynamisant de la musique. Ce n’est pas pour rien que les sportifs écoutent aussi beaucoup de musique. Elle est énergisante. 
 

Pensez-vous, comme le chef d’orchestre Daniel Barenboim ou le pianiste Jose Antonio Abreu, qu’il ne peut qu’être bénéfique de développer l’éducation musicale des enfants ?

Le travail mené par Jose Antonio Abreu, qui a créé des programmes de socialisation des enfants par la musique dans des zones défavorisées du Venezuela, est exemplaire. Pas seulement parce que ces orchestres sont extrêmement bons et qu’ils font un tabac sur les scènes internationales. Mais parce qu’ils sont des écoles de citoyenneté où les enfants apprennent à s’écouter, à jouer ensemble, à collaborer… 
 

Devons-nous repenser la musique autrement ?

La conception esthétique de la musique que nous avons développée dans les sociétés occidentales nous a entraînés dans une mauvaise direction. Dire qu’il y a la grande et belle musique et la petite musique, sous-entendu la musique savante et la musique populaire, n’a pas de sens. Cela reviendrait à dire, à propos du langage, qu’il y a la petite langue et la grande langue. Certes, l’expression musicale peut être plus ou moins raffinée, mais sa fonction première est de permettre une communication émotionnelle. Les sociétés traditionnelles n’ont pas perdu cette dimension. Alors oui, pour paraphraser Boulez, je pense qu’il faut « repenser la musique autrement », dans sa dimension sociale et psychologique. La musique est avant tout une formidable énergie de vie. 

* Emmanuel Bigand a coordonné l’ouvrage Le Cerveau mélomane, paru aux Éditions Belin.