Sacrée Capi­tale euro­péenne de la culture, Marseille-Provence s’im­pose comme la desti­na­tion phare de l’été. Déployé sur un terri­toire de 5 000 km² (90 communes), d’Arles à Aubagne en passant par Aix-en-Provence, l’évé­ne­ment recense plus de 600 mani­fes­ta­tions. Dans cette marée de projets qui rythment une année excep­tion­nelle, nous avons sélec­tionné les plus belles aven­tures à vivre en famille.

Par Blan­dine Dauvi­laire.

 
Regard d’azur, profil écla­boussé de soleil, la cité phocéenne cultive son carac­tère entier et ses racines métis­sées. Depuis des mois elle prépare sa mue pour éblouir le visi­teur : patri­moine restauré, nouveaux lieux spec­ta­cu­lai­re­ment carros­sés, chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’­hui… Bien­ve­nue dans la plus vieille ville de France !
 
Le MuCEM : un musée comme on les aime
 

Composé du fort Saint-Jean enfin ouvert au public et du spec­ta­cu­laire bâti­ment J4, conçu par Rudy Ricciotti asso­cié à Roland Carta, le musée des Civi­li­sa­tions de l’Eu­rope et de la Médi­ter­ra­née est le premier musée au monde consa­cré aux cultures de la Médi­ter­ra­née. Ancré à l’en­trée du Vieux-Port, il est le nouveau symbole fort de Marseille.

 
Avec ses pano­ra­mas gran­dioses sur le quar­tier du Panier, le Vieux-Port, le litto­ral et la mer, le MuCEM est aussi beau à regar­der qu’à visi­ter. La première approche, tota­le­ment gratuite, consiste à péné­trer dans le fort Saint-Jean pour décou­vrir le jardin des Migra­tions. Subdi­vi­sée en 16 petits espaces, cette balade végé­tale présente les plantes du bout du monde qui nous sont deve­nues fami­lières.
Un peu plus loin, l’his­toire du fort est racon­tée sous la forme d’un spec­tacle audio­vi­suel. Le voyage se pour­suit avec la traver­sée de la passe­relle qui permet de gagner le toit terrasse du J4. L’ar­chi­tec­ture et l’ho­ri­zon ondulent à l’unis­son. Tracées avec sensua­lité, les rampes qui enserrent le bâti­ment invitent ensuite à descendre en douceur jusqu’à l’es­pla­nade.
 
Ceux qui veulent plon­ger dans les collec­tions de ce musée unique en son genre n’ont que l’em­bar­ras du choix. Au J4, deux expo­si­tions tempo­raires – “ Le Noir et le bleu, un rêve médi­ter­ra­néen ” (pour les adultes) et “ Au bazar du genre, fémi­nin / mascu­lin ” (dès 13 ans) – complètent La Gale­rie de la Médi­ter­ra­née, espace perma­nent dédié aux civi­li­sa­tions médi­ter­ra­néennes.
En paral­lèle, “ L’Odys­sée des enfants ” propose aux 7–12 ans 
accom­pa­gnés d’un adulte de s’im­pré­gner à leur rythme d’his­toire et de culture, grâce à un parcours-jeu conçu rien que pour eux. Équi­pés d’une tablette tactile, conseillés par un média­teur, ils partent en mission et collectent des indices pour répondre aux énigmes.
Dans un tout autre genre, l’ex­po­si­tion “ Le Temps des loisirs ”, déployée dans le fort Saint-Jean à partir des collec­tions d’art popu­laire, évoque les fêtes qui jalonnent l’an­née et embel­lissent la vie des hommes depuis des siècles. Magie, pré-cinéma, premier costume de clown, collec­tion de marion­nettes (les Lyon­nais croi­se­ront même Guignol !), maquette de cirque géante datant du début du XXe siècle… les œuvres réunies dans ce laby­rinthe de petites salles éveillent la curio­sité des plus jeunes (livret-jeu gratuit dès 6/7 ans dispo­nible à l’ac­cueil).
 
Enfin, si les collec­tions du MuCEM vous passionnent, sachez que les réserves instal­lées au Centre de conser­va­tion et de ressources, à la Belle-de-Mai, sont en partie ouvertes au public.


> À lire pour enri­chir sa visite : Objec­tif MuCEM, le guide des visites en famille, Actes Sud Junior, 13,50 €. Sortie mi-juin.

  

Rudy Ricciotti : archi doué
Connu pour son discours radi­cal et ses gestes archi­tec­tu­raux forts, comme le dépar­te­ment des arts de l’Is­lam au Louvre, ce Provençal au carac­tère ardent signe le J4. Un bâti­ment sédui­sant qui dialogue avec la mer, le ciel, la terre et dont il parle avec passion.

D’une beauté mysté­rieuse, le J4 relié au fort Saint-Jean captive le regard. 

Comment avez-vous conçu ce projet ?
J’ai souhaité éviter de riva­li­ser avec le fort Saint-Jean, qui était un site mili­taire inac­ces­sible aux Marseillais, où les jaco­bins, soldats de la Répu­blique, avaient été empri­son­nés et brûlés vifs. La covi­si­bi­lité archi­tec­tu­rale avec le fort pouvait être un problème. Il est vite apparu évident de refu­ser la brillance bling-bling. À la massi­vité du fort répond la déma­té­ria­li­sa­tion du J4. Celui-ci, avec la peau et les os, sa maigreur struc­tu­relle, son absence de reflet et sa matité, renvoie à la méta­phore de l’es­pace médi­ter­ra­néen. La circu­la­tion exté­rieure par rampes péri­phé­riques au musée procède du mouve­ment de la ziggou­rat* et devient chemi­ne­ment long et initia­tique pour arri­ver à la terrasse, reliée au fort Saint-Jean par une passe­relle. 
 

La résille qui habille le bâti­ment évoque les reflets de la lumière sur la mer, mais aussi le moucha­ra­bieh utilisé dans les pays arabes…

Le sud est un voyage mental et non un extrait de nais­sance. C’est par croyance que ce musée se situe au sud et non par cris­pa­tion iden­ti­taire. La filia­tion avec une mémoire orien­ta­liste loin­taine marque le MuCEM. Par ses diffé­rents filtres solaires, il porte ses ombres sur la figure. Enra­ciné dans son contexte, il est cepen­dant la présence emblé­ma­tique de l’État répu­bli­cain à Marseille. En ce sens, il est égale­ment une main tendue à la cité phocéenne rebelle. Cet édifice se recon­naî­tra latin, dans un paysage miné­ral et orien­ta­liste, dans ses intui­tions contex­tuelles. Une section de roche coral­lienne inspire la forme de la résille.
 

Le béton est devenu votre signa­ture, votre matière de prédi­lec­tion, pourquoi ?

Je travaille avec le béton, c’est une affaire de croyance, au sens poli­tique et esthé­tique. Lorsque l’ar­chi­tecte fait son métier, l’in­té­rêt du béton est sa liberté, pas forcé­ment dans la tech­no­lo­gie mais dans “ l’ou­vra­ge­rie ”. Cela signi­fie que le béton appelle de gros besoins de main-d’œuvre, fabri­cant de mémoire du travail non délo­ca­li­sable. Ce qui m’in­té­resse, c’est préci­sé­ment de conce­voir des bâti­ments dans lesquels les besoins en main-d’œuvre sont impor­tants. Et non l’in­verse. On a atteint aujourd’­hui un niveau incroyable d’ac­cé­lé­ra­tion du déclin de perte de savoir-faire par le biais hégé­mo­nique du mini­ma­lisme pour lequel j’ai du mépris, non comme phéno­mène de style mais comme moteur-accé­lé­ra­teur de la perte des mémoires. Je pense que nous, les archi­tectes, avons très large­ment contri­bué à la destruc­tion des métiers et à la destruc­tion de la mémoire du travail. En colla­bo­rant à cette extase mini­ma­liste, on parti­cipe aussi, à notre petit niveau de préda­teur, à la délo­ca­li­sa­tion des savoirs. Je ne veux pas faire des bâti­ments comme on fait de la malbouffe de fast-food. Je veux faire des bâti­ments complexes à réali­ser repré­sen­tant un gain en termes de recherche et déve­lop­pe­ment.
 

De quelle façon les jeunes visi­teurs et leurs parents peuvent-ils s’ap­pro­prier les lieux ?

Depuis le quar­tier popu­laire du Panier, un parcours gratuit via le Fort Saint-Jean et le MuCEM permet d’abou­tir à l’es­pace public du J4. Ainsi naît une nouvelle poro­sité sociale à ce vaste terri­toire jusqu’ici inter­dit. Les trans­pa­rences visibles depuis les passe­relles péri­phé­riques (gratuites d’ac­cès) vers les acti­vi­tés muséales sont les mains tendues de la culture vers la jeunesse marseillaise. Là est aussi l’objec­tif poli­tique d’un musée natio­nal. Marseille est la dernière ville alter­na­tive de la vieille Europe. La culture s’y inscrit dans le paysage et les Marseillais sont des artistes par extrait de nais­sance et de voyage.
 

Pensez-vous que ce projet peut favo­ri­ser le dialogue entre les peuples et au sein des familles ?

Le lien est poreux, sensible et dispo­nible. Il est une main tendue à ceux qui voudront le parcou­rir.
 

Quel est votre vue préfé­rée depuis le MuCEM ?

Depuis les rampes ascen­sion­nelles, sur la toiture terrasse et depuis la passe­relle enjam­bant la darse.
 

Que répon­dez-vous aux enfants qui se demandent à quoi sert l’ar­chi­tec­ture aujourd’­hui ?

À fabriquer du patri­moine, du lien social et le plai­sir de parta­ger ensemble la cité. Cons­truire, c’est espé­rer pour les géné­ra­tions futures.
 

Le fait d’être grand-père a-t-il enri­chi ou modi­fié votre regard d’ar­chi­tecte ?

Très certai­ne­ment. Je suis grand-père trois fois. C’est un honneur et une respon­sa­bi­lité supplé­men­taire d’être grand-père. La famille, c’est très impor­tant. Je suis anxieux au sujet du futur comme tous les citoyens, en tant qu’ar­chi­tecte égale­ment. Cela oblige à être plus géné­reux et plus atten­tif à notre métier.
 

Qu’a­vez-vous mis de person­nel dans ce MuCEM ?

Une sensi­bi­lité au contexte : le fort, la mer et Marseille. 
 

Quel prin­ci­pal souve­nir conser­ve­rez-vous de cette aven­ture humaine et profes­sion­nelle ?

Ce fut un chan­tier du XIXe siècle avec des gens excep­tion­nels. De l’in­gé­nieur à l’ou­vrier. Je leur dois tout. Ils ne me doivent rien. Le MuCEM est assu­ré­ment une œuvre collec­tive où l’ar­chi­tecte ne tient qu’un rôle partiel.

* édifice reli­gieux méso­po­ta­mien à degrés

 
Le J4 en chiffres

– 15 000 m2 de surface

– 3 700 m2 d’es­paces d’ex­po­si­tion 

– 1 audi­to­rium de 335 places

– 1 librai­rie

– 1 restau­rant sur la toiture terrasse

– 820 m de passe­relles péri­phé­riques

– 135 m de passe­relle entre le J4 

et le fort Saint-Jean

– 6 650 m2 de surface de vitrages

– 1 500 m2 de résille, soit 384 panneaux de résille en Bfup. Plus résis­tant qu’un béton tradi­tion­nel, le béton fibré à ultra haut perfor­mance contient des fibres (métal­liques et en poly­pro­py­lène) plus fines que des cheveux qui le rendent très malléable, étanche et permettent de le travailler sur une faible épais­seur (7 cm pour la résille). Réalisé à partir de matières premières locales et porté par des métiers locaux, il offre une meilleure empreinte écolo­gique et sociale que l’acier ou l’alu­mi­nium et ne néces­site aucun entre­tien.