Entre­tien avec Violaine Kanma­cher, respon­sable du dépar­te­ment jeunesse de la biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon Part-Dieu et coor­di­na­trice de l’évé­ne­ment RéCréa­tion.

En quoi consiste l’évé­ne­ment RéCréa­tion ?

Plusieurs envies président au projet RéCréa­tion. Nous voulons nous empa­rer des espaces de la biblio­thèque pour en faire non pas une expo­si­tion clas­sique, mais un lieu d’ex­pé­ri­men­ta­tion. Nous souhai­tons nous adres­ser à la famille et au grand public, et non seule­ment aux enfants. Enfin, nous avons choisi un sujet qui inté­resse l’en­semble de la ville : la créa­tion contem­po­raine. Le livre et la conser­va­tion du patri­moine restent des missions fonda­men­tales des biblio­thèques, mais nous avions envie d’ex­plo­rer d’autres terri­toires. La biblio­thèque est aussi un lieu pour la créa­tion contem­po­raine.

La biblio­thèque de la Part-Dieu accueille une grande expo­si­tion sur le thème de la Cité de la culture. Qu’a-t-elle d’ex­pé­ri­men­tal ?

L’ex­po­si­tion casse tous les codes clas­siques du parcours : chacun est invité à construire son propre chemin dans un espace créé qui prend la forme d’une ville imagi­naire, “ la Cité de la culture ”. Le prin­cipe de la scéno­gra­phie est de décou­per l’es­pace en trois quar­tiers – dédiés aux arts plas­tiques, aux arts numé­riques et aux arts vivants – de 6 à 8 modules chacun, corres­pon­dant à un art diffé­rent. Pour les arts graphiques, il s’agit du design, du street art, du cinéma d’ani­ma­tion, de l’illus­tra­tion ou de l’art contem­po­rain.

L’in­no­va­tion porte sur les modes de trans­mis­sion du savoir. Géné­ra­le­ment, on orga­nise une expo­si­tion ou une collec­tion en vue d’un appren­tis­sage. On a voulu casser cela. RéCréa­tion est une expo 2.0. On n’est plus dans un savoir figé mais dans un savoir trans­mis par une intel­li­gence collec­tive. Les visi­teurs sont invi­tés à créer, à jouer, mais aussi à poser des ques­tions aux artistes, qui leur répon­dront égale­ment par le dispo­si­tif du Guichet du savoir. C’est comme si au musée d’Or­say, on pouvait deman­der à Paul Gauguin pourquoi il a peint ce chien rouge ou à Manet qui est cette dame ? Le discours sur l’œuvre va se construire par cet échange. 

Quelle commande avez-vous passée aux artistes ?

On leur a demandé de créer, sur le thème de la ville imagi­naire, et pour le grand public, quelque chose qui soit en perpé­tuelle recréa­tion et en inter­ac­tion avec les visi­teurs, car la biblio­thèque est un espace où les gens entrent très libre­ment et reviennent souvent : c’est le premier espace public de la ville en terme de fréquen­ta­tion ! Ainsi, deux jeunes Stépha­nois ont créé Sceno­cosme, un sas d’en­trée dans l’en­fance dont l’am­biance, lumi­neuse et sonore, évolue en fonc­tion de l’éner­gie des gens. C’est très senso­riel. On souhaite désin­tel­lec­tua­li­ser le discours sur l’œuvre et privi­lé­gier l’ex­pé­rience et les émotions, montrer que l’art se vit avec tout son corps. 

Des bornes avec des tablettes tactiles permet­tront d’éta­blir la météo émotion­nelle de l’ex­po­si­tion : dépas­sant le j’aime / j’aime pas, ou c’est beau / c’est pas beau, les visi­teurs pour­ront indiquer si telle instal­la­tion leur a fait peur, les a fait rire, leur a donné de l’éner­gie, etc. Par leurs votes, ils influe­ront sur la météo de la ville : les nuages chan­ge­ront de couleur. 

Quelle est selon vous la mission des biblio­thèques vis-à-vis de la jeunesse ?

Notre mission est de donner à l’en­fant les moyens de deve­nir un citoyen à part entière, avec sa liberté de pensée et d’ex­pres­sion. Pour qu’il déve­loppe un esprit critique, il faut qu’il ait accès à des lieux comme les biblio­thèques, qui donnent des clés de compré­hen­sion dans tous les domaines. Mais ce n’est pas parce qu’on s’adresse aux enfants qu’on doit être mièvre, expli­ca­tif ou péda­go­gique. Il ne faut pas infan­ti­li­ser l’en­fance. 

RéCréa­tion ne cible pas les enfants. Mais n’y a-t-il pas, tout de même, une spéci­fi­cité de la créa­tion pour la jeunesse ?

“ Il n’y a pas d’art pour enfants, il y a l’art ” disait François Ruy-Vidal. J’aime voir l’en­fance comme un arbre dont le tronc demeure ; seules les branches gran­dissent. On s’inquiète bien moins des réac­tions des enfants qui seraient perdus que de celles  des adultes qui ne compren­draient pas ! L’ex­po­si­tion est pensée pour une nouvelle géné­ra­tion qui a envie d’être surprise, qui ne veut pas être un mouton qui suit un parcours préima­giné pour lui. Une commu­nauté va se créer autour de RéCréa­tion, qui pourra se retrou­ver autour d’une ville virtuelle sur le site recrea­tion.bm-lyon.fr. 

Des exemples de créa­tions propo­sées ?

Timo­thée de Fombelle adapte Tobie Lolness pour jeux vidéo avec des collé­giens de La Duchère. L’ar­tiste Katsumi Koma­gata présente à la biblio­thèque du 4e des livres d’art conçus pour un jeune public, mais dont beau­coup d’adultes sont fans*. Le musi­cien Aran­del, habi­tué des Nuits sonores, fait un work­shop avec les enfants des Mercre­dis de Lyon et des espaces numé­riques de la BML ; l’ate­lier abou­tira à la créa­tion d’une bande-son qui sera diffu­sée dans les grandes serres du parc de la Tête d’Or. Un vidéo­ma­ton théâ­tral propose des extraits de pièces contem­po­raines du théâtre jeune public, dont on pourra propo­ser diverses inter­pré­ta­tions avec acces­soires. C’est une façon amusante de montrer la part de subjec­ti­vité que l’on projette dans les textes. De manière plus clas­sique, RéCréa­tion expose une sélec­tion d’ap­plis, ainsi que des beaux livres, pour montrer qu’au­cune concur­rence n’existe entre les supports.   

Anne-Caro­line Jambaud