Judi­cieu­se­ment nommée Tempus fugit ? (Le temps passe vite ?), la nouvelle créa­tion du Cirque Plume sera présen­tée dans le cadre des Nuits de Four­vière dès le 28 juin. Elle marque les 30 ans d’une compa­gnie atypique. Arrêt sur images avec Bernard Kudlak, auteur, metteur en scène,  direc­teur artis­tique et chef poète de la troupe.

 

Tempus fugit ?, qui est en cours de créa­tion, est le 10e spec­tacle du Cirque Plume. Avez-vous vu le temps passer ?

Non, pas telle­ment, mais on ne l’a pas vu ne pas passer non plus… (il rit). J’ai l’im­pres­sion d’avoir créé un poème et d’avoir pu le parta­ger. Ce poème, c’est l’en­semble de nos spec­tacles. Le partage a toujours été là, même au début quand on ne savait pas faire grand-chose, les gens repar­taient avec la banane.
 

Est-ce l’oc­ca­sion de dres­ser un bilan ?

Peut-être pour dire que certaines intui­tions que nous avions il y a 30 ans existent encore  forte­ment aujourd’­hui, notam­ment le fait de penser que le cirque, c’est la nostal­gie du para­dis. D’un temps d’avant la chute, d’un temps où tout était possible. J’ai la convic­tion que le cirque permet de se mettre dans un état où nos désirs deviennent acces­sibles. On a le désir de voler ? On va faire du trapèze. À côté d’une mouette ce n’est rien, mais notre désir de voler est bien plus fort que celui de la mouette. C’est là que les choses du cirque se passent. 
 

Qu’est-ce que Plume a apporté au monde du cirque ?

Quand nous avons commencé, il y a avait aussi Archaos, Zingaro et d’autres gens, mais l’art du cirque était donné pour mort, tota­le­ment obso­lète. Et nous avons ranimé la flamme, décliné le cirque sur un mode poétique, mélangé l’ex­cel­lence tech­nique, l’igno­rance, la fragi­lité et la force à égalité.
 

D’in­nom­brables souve­nirs émaillent ces trente années, quels sont ceux qui vous reviennent immé­dia­te­ment en mémoire ?

Les rela­tions avec le public sont extrê­me­ment émou­vantes. En 2002, pour l’an­née du cirque, nous avons fait un spec­tacle best-of – Récréa­tion – en repre­nant des éléments chro­no­lo­giques de tous nos spec­tacles. À la fin, une dame est venue me parler, en larmes, parce que son histoire person­nelle se confon­dait avec la nôtre. Elle avait connu son mari à notre premier spec­tacle, eu son premier enfant à notre deuxième spec­tacle, son deuxième à notre troi­sième spec­ta­cle… et elle était venue ce soir-là avec toute sa famille, c’était vrai­ment chouette. Je pense que nous touchons les gens avec une certaine fami­lia­rité, c’est peut-être notre huma­nité commune.
 

Plic Ploc, créé en 2004, a été un grand succès…

C’est un spec­tacle qui a marqué les esprits et dont l’idée m’est venue à New York, en voyant un clima­ti­seur déver­ser des tonnes d’air froid sur les spec­ta­teurs. On était en train de détraquer le climat de la planète pour que chaque indi­vidu ait un petit climat égal chez lui, dans les taxis et même sous chapi­teau… J’ai décidé de faire un spec­tacle avec un clima­ti­seur qui fuit ! Une goutte d’eau tombe sur une cymbale et c’est le début d’une pertur­ba­tion majeure. Et on a créé Plic Ploc juste sur cette petite idée. Pas mal de gens venaient nous voir avant le début de la repré­sen­ta­tion pour nous signa­ler qu’il y avait une fuite d’eau sur scène, alors que ça faisait partie du spec­tacle [un plom­bier acro­bate tente de stop­per une fuite d’eau qui dégé­nère joyeu­se­ment, NDLR].
 

Le Cirque Plume de 2013 est-il diffé­rent du Cirque Plume d’il y a trente ans ?

Oui, parce que Robert Miny, cofon­da­teur et compo­si­teur de toutes les musiques de la compa­gnie, n’est plus là. Mais du point de vue de ce qui nous anime, je ne pense pas. Nous avons grandi tout en restant dans le même esprit. 
 

Vous dites que Tempus fugit ? est un spec­tacle de tran­si­tion…

Il est tout à fait parti­cu­lier car il va cher­cher des éléments de la mémoire de toute l’his­toire du Cirque Plume. Nous voulions faire un spec­tacle des 30 ans parce que ça corres­pond à une géné­ra­tion, pendant laquelle il s’est passé plein de choses dans le cirque. J’ai imaginé que de jeunes artistes rentraient dans les hangars du Cirque Plume, ouvraient des malles, trou­vaient des objets mais aussi des gens, des souve­nirs, des émotions…
 

Comme toujours, vous allez procé­der par petites touches poétiques…

Oui, pour instal­ler des climats, des tableaux ou des rencontres. Nos spec­tacles ne sont jamais narra­tifs car la narra­tion s’op­pose un peu au fonda­men­tal de l’art du cirque. Si vous racon­tez un trapèze, ce n’est pas la peine de le jouer. Le saut périlleux est dans l’éter­nité de son instant. C’est la même diffé­rence qu’entre racon­ter un déjeu­ner et le parta­ger avec des amis.
 

Qu’a­vez-vous envie de dire aux jeunes spec­ta­teurs qui vont décou­vrir l’uni­vers du Cirque Plume pour la première fois ?

Lais­sez-vous aller, c’est vous qui inven­tez le spec­tacle !
 
Propos recueillis par Blan­dine Dauvi­laire. Article paru dans Grains de Sel n°84 de mai 2013.