Sur des petits carnets, nombreux sont les enfants et les adoles­cents qui écrivent un jour­nal intime. Que trouve-t-on dans ces jour­naux, souvent fermés par un cade­nas, et quelles fonc­tions remplissent-ils ? 

Décryp­tage avec Philippe Lejeune, univer­si­taire, grand spécia­liste de l’au­to­bio­gra­phie et du jour­nal intime. 

La pratique du jour­nal existe à tout âge, mais est-elle parti­cu­liè­re­ment répan­due au moment de l’en­fance et de l’ado­les­cence ?
L’âge d’or de l’écri­ture d’un jour­nal intime est celui de l’en­fance et de l’ado­les­cence. On entend souvent dire que les jeunes n’écrivent pas ou peu, mais ce sont les adultes qui écrivent le moins. Les statis­tiques le prouvent très nette­ment. Elles montrent aussi un écart spec­ta­cu­laire entre les filles et les garçons. Entre 10 et 15 ans, une fille sur deux écrit son jour­nal et seule­ment un garçon sur vingt. Cet écart s’es­tompe ensuite, même si cette pratique reste très fémi­nine.

Comment expliquez-vous cette nette prédo­mi­nance des filles ?
Il y a une dimen­sion cultu­relle. On offre plus faci­le­ment aux filles qu’aux garçons un carnet à serrure lors d’un anni­ver­saire ou d’un Noël. C’est une tradi­tion qui remonte au XVIIIe siècle et qui était liée au rite de la première commu­nion. On inci­tait les jeunes filles à tenir un jour­nal pour apprendre à bien écrire et se prépa­rer à la gestion du temps et de l’in­ten­dance de la maison. Aujourd’­hui, les petites filles font ce qu’elles veulent de leur jour­nal mais pendant long­temps, leurs cahiers étaient contrô­lés pour être conformes à la bonne morale. J’ai lu des cahiers du XIXe siècle sur lesquels on lisait des phrases du type : « Victo­rine, ressai­sis­sez-vous ». 

À partir de quel âge les enfants entrent-ils en écri­ture et que trouve-t-on dans ces jour­naux person­nels d’en­fants ?
Certains enfants commencent à partir de 7 ans des jour­naux d’imi­ta­tion dans lesquels ils racontent des histoires, font des dessins, écrivent des poèmes. Ces cahiers person­nels sont des terri­toires de jeu et d’ap­pren­tis­sage de l’écri­ture, souvent ouverts à la consul­ta­tion fami­liale comme objets de fierté. Progres­si­ve­ment, les enfants passent d’une écri­ture fiction­nelle à une écri­ture factuelle et datée. Vers 9/10 ans, lorsque l’en­fant maîtrise le « je », s’ouvre un dialogue plus person­nel avec lui-même. Quand les écrits deviennent plus intimes, surgit la peur d’être lu. Le jour­nal peut être caché, fermé à clé. 

Comment évoluent ces jour­naux intimes à la préado­les­cence et à l’ado­les­cence et quelles fonc­tions remplissent-ils ?
Les jour­naux sont des espaces d’in­tros­pec­tion, d’af­fir­ma­tion de soi, de défou­loir pour libé­rer ses émotions et de construc­tion d’un rapport au monde. Les préado­les­cents et les adoles­cents se ques­tionnent beau­coup sur leur place dans la famille, leur rela­tion aux copains et à l’autre sexe, les trans­for­ma­tions du corps. Les inter­ro­ga­tions méta­phy­siques sur le sens de la vie, la mort, Dieu, sont aussi présentes. 

Ils accom­pagnent donc le déve­lop­pe­ment de l’en­fant…
Oui, écrire son jour­nal ne peut être envi­sagé comme une habi­tude narcis­sique. Il s’agit plutôt, à travers l’écri­ture, de se situer, d’avoir des repères et de s’ac­com­mo­der de soi-même. Les adultes sont souvent dans une démarche simi­laire. Ils ressentent plus le besoin d’écrire à un tour­nant de leur vie. Pour les enfants, le jour­nal intime est aussi un espace de liberté, dans lequel ils peuvent éprou­ver le plai­sir d’écrire sans se soucier forcé­ment de l’or­tho­graphe ou de la belle écri­ture. 

Certains parents peuvent avoir la tenta­tion de lire le jour­nal intime de leurs enfants, faut-il s’en préser­ver ?
L’en­fant qui laisse trai­ner son jour­nal pour qu’il soit lu parce qu’il n’ose pas parler à ses parents est un mythe. C’est une histoire que se racontent les parents pour se justi­fier. Il faut résis­ter à cette tenta­tion de lire les écrits intimes de son enfant. Le résul­tat est catas­tro­phique. Cela abime la rela­tion entre l’en­fant et le parent et crée un blocage diffi­ci­le­ment réver­sible dans l’écri­ture. Dans un jour­nal, l’en­fant peut aussi livrer sa part de fragi­lité alors que globa­le­ment il va bien. Si on s’inquiète, mieux vaut parler direc­te­ment avec son enfant.  

À qui s’adresse le jour­nal intime, à soi-même, à un confi­dent imagi­naire ?
Certains enfants s’adressent direc­te­ment à leur jour­nal : « mon cher jour­nal ». D’autres, comme le fit Anne Frank, s’in­ventent un confi­dent imagi­naire qui les comprend et ne les juge pas, une sorte de double, souvent du même sexe. 

À l’ère d’In­ter­net, les cyberjour­naux ne détrônent-ils pas les jour­naux papier ?
Les blogs et Face­book s’ap­pa­rentent à des jour­naux person­nels puisqu’ils sont datés et factuels. Mais leur parti­cu­la­rité est de jouer sur une inti­mité de réseau commu­nau­taire. La dernière enquête sur les pratiques cultu­relles des Français montre que le déve­lop­pe­ment du numé­rique n’a pas fait recu­ler les écri­tures de jour­naux person­nels ou intimes. Des adoles­cents peuvent s’adon­ner à un papo­tage sur Face­book à la fois person­nel et imper­son­nel et coucher sur du papier des mots qu’ils vont cacher dans un tiroir. 

Que deviennent ces jour­naux intimes ? Vous qui avez créé l’As­so­cia­tion pour l’au­to­bio­gra­phie et le patri­moine auto­bio­gra­phique, qui collecte des jour­naux d’adultes mais aussi d’en­fants, esti­mez-vous que ces mémoires indi­vi­duelles méritent d’être conser­vées ?
Beau­coup de jour­naux sont mis à la poubelle. Soit volon­tai­re­ment par leur auteur, qui a vieilli et veut tour­ner la page, soit par ses descen­dants. C’est la raison d’être de l’As­so­cia­tion pour l’au­to­bio­gra­phie de recueillir des jour­naux de dona­teurs. Ces mémoires indi­vi­duelles n’ont rien de banal, elles contri­buent à la connais­sance géné­rale de l’hu­ma­nité. 

Philippe Lejeune est l’au­teur d’Un jour­nal à soi, histoire d’une pratique, coécrit avec Cathe­rine Bogaert. Éditions Textuel. 

 

Propos recueillis par Aude Spil­mont. 
Illus­tra­tion Séve­rin Millet.

 

Ces écri­tures ordi­naires extra­or­di­naires
Des histoires de vie, des cahiers manus­crits de quelques pages ou de plusieurs volumes, écrits par des adultes mais aussi des enfants. Dans l’Ain, à Ambé­rieu-en-Bugey, l’As­so­cia­tion pour l’au­to­bio­gra­phie et le patri­moine auto­bio­gra­phique conserve plus de 3 000 écrits person­nels (mémoires, jour­naux intimes, récits) au sein de la média­thèque. Selon la volonté des dépo­sants, les manus­crits peuvent être consul­tés ou gardés secrets pendant une durée allant jusqu’à 50 ans. Ouvert aux  curieux et aux cher­cheurs, ce fonds d’écrits ordi­naires est un témoi­gnage extra­or­di­naire de la dignité humaine et de l’his­toire des menta­li­tés. Parmi les docu­ments présents à Ambé­rieu figurent 17 cahiers de la jeune Ariane Grimm, diariste de 7 à 18 ans. Sa mère a fait don de ses jour­naux après le décès acci­den­tel de sa fille à l’âge de sa matu­rité (1985). Ces écrits fabu­leux de viva­cité et d’émo­tions retracent les évolu­tions d’une enfant puis d’une adoles­cente. Ils évoquent aussi la rela­tion intense et conflic­tuelle qui reliait Ariane Grimm à sa mère. Philippe Lejeune lui a consa­cré un docu­men­taire, Bonjour Petit Copper, diffusé sur Arte, et la biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon a présenté ses écrits en 1997 dans une vitrine de 7 mètres de long, lors de l’ex­po­si­tion Un jour­nal à soi. 

Asso­cia­tion pour l’au­to­bio­gra­phie : www.sitapa.org
Site d’Ariane Grimm : www.aria­ne­grimm.net