Entre­tien : 
 
Après Le Petit Chape­ron rouge et Pinoc­chio, l’au­teur-metteur en scène Joël Pomme­rat revi­site Cendrillon. Avec des mots forts, un style contem­po­rain et sobre dont il est coutu­mier, il nous fait redé­cou­vrir ce conte sous un autre éclai­rage. Le résul­tat est saisis­sant. Entre­tien avec l’un des artistes les plus doués du théâtre jeune public actuel. 

Pourquoi avez-vous choisi Cendrillon ?
Au départ, j’avais envie de travailler sur la méchan­ceté, la violence des rela­tions, et puis je me suis rendu compte que ce qui m’in­té­res­sait le plus était de racon­ter la ques­tion de la mort d’un parent vécue par un enfant et la diffi­culté du deuil de cette mort.
 

Cela fait-il écho à votre propre histoire ?

J’ai perdu effec­ti­ve­ment l’un de mes deux parents quand j’étais assez jeune, je crois que dans toute déci­sion artis­tique, on se rend compte après coup qu’il y a quelque chose qui a à voir avec sa propre histoire.
 

Le spec­tacle insiste sur la mort de la mère de Cendrillon et met en lumière la culpa­bi­lité de l’en­fant qui lutte contre l’ou­bli…

Dans cette pièce, il est ques­tion pour Cendrillon de l’an­goisse d’ou­blier celle qui est morte.  Je crois que c’est un cap du deuil. L’ou­bli permet à la fois de repar­tir vers la vie et c’est aussi comme un acte de trahi­son, un meurtre symbo­lique. L’ou­bli est un thème qui me passionne sans trop que je comprenne pourquoi, je l’ai souvent abordé dans mes spec­tacles.
 

Vos spec­tacles touchent autant les enfants que les adultes présents dans la salle… 

Ce n’est pas un calcul de ma part, peut-être est-ce parce que j’ai cher­ché, en écri­vant ces spec­tacles, à ne pas m’ou­blier moi-même en tant que spec­ta­teur. En faisant ces pièces pour les enfants, par rico­chet, je suis devenu un auteur de théâtre popu­laire pour le public.
 

Chez vous, le théâtre ne sert jamais à enjo­li­ver la réalité, au contraire, vous la dénu­dez pour la donner à voir dans ses aspects les plus sombres, cruels, cyniques, drama­tiques et comiques aussi…

Au-delà de la ques­tion du diver­tis­se­ment, on a beau­coup plus à apprendre en étudiant le mal qu’en étudiant le bien. Le fleuve tranquille est ennuyeux. Les vagues, le courant qui sort de son lit, c’est surpre­nant, angois­sant et capti­vant. Je vais cher­cher de la nour­ri­ture dans des zones qui ne sont pas forcé­ment les plus sereines de l’exis­tence.
 

Vos mots viennent toucher l’en­droit le plus sensible, le plus reculé, celui qui résonne en chacun d’entre nous…

Je cherche à ce que les mots soient char­gés d’un maxi­mum d’in­ten­sité, qu’ils soient remplis de plein d’autres choses que ce qu’ils révèlent à première vue. Il y a toujours un écho possible dans chaque action, chaque mot prononcé. On peut appe­ler ça du double sens. J’es­saie, quand j’écris, d’être le plus atten­tif possible à toute cette dimen­sion au-delà de la surface des choses.

 

Vous encou­ra­gez les enfants à penser par eux-mêmes…

C’est vrai que j’es­saie, parce que je peux me le permettre en tant qu’au­teur de théâtre, de leur montrer l’es­pace de liberté peut-être anti­con­for­miste de la réalité. C’est certain que je joue ce jeu-là.
 

Le texte de Cendrillon est au programme du bac (option théâtre), quel effet cela vous fait-il, vous qui n’avez pas passé le bac ?

Ça me flatte (il rit), mais j’ai aussi conscience que c’est dange­reux. Tout mon théâtre ne peut pas se résu­mer à cette pièce et je n’ai­me­rais pas que ça masque tout un autre pan de mon travail, qui est peut-être moins évident et limpide, que ça fasse trop sens sur ce que je m’ef­force de construire comme créa­teur, comme auteur.
 
Propos recueillis par Blan­dine Dauvi­laire.
 
Article :
 
Parce qu’elle a mal compris les derniers mots de sa mère mourante, Cendrillon a peur de l’ou­blier. Entre un père d’une grande lâcheté et une future belle-mère qui refuse de vieillir, l’hé­roïne de Joël Pomme­rat, magni­fique­ment inter­pré­tée par Debo­rah Rouach, résiste avec courage. Sa rencontre avec un prince naïf en mal de mère ne s’achè­vera pas par un mariage, mais permet­tra à ces deux oiseaux bles­sés de mettre fin aux non-dits. Émou­vante, cruelle, enve­lop­pée de vidéo et de lumières superbes, cette Cendrillon boule­verse.
 
Blan­dine Dauvi­laire