Dans la famille contem­po­raine, les grands-parents semblent bien éloi­gnés de l’image sépia d’an­tan. Quelle est leur place dans la famille et quel rôle jouent-ils auprès de leurs petits-enfants ? Éclai­rage avec Pasca­line Mase­nello, psycho­thé­ra­peute et forma­trice. Propos recueillis par Aude Spil­mont. Illus­tra­tion Séve­rin Millet.


Qui sont les grands-parents d’aujourd’­hui ?

La figure des grands-parents a beau­coup évolué. L’image du grand-père auto­ri­taire et de la grand-mère gâteau est loin dernière nous. C’est une géné­ra­tion globa­le­ment plus en forme physique­ment, plus active et plus aisée finan­ciè­re­ment, moins dispo­nible aussi. D’abord parce que ceux qui ont entre 55 et 63 ans travaillent encore, notam­ment les femmes. Mais égale­ment parce qu’une fois à la retraite, ils ont souvent un emploi du temps bien chargé. Ils pratiquent des acti­vi­tés, s’in­ves­tissent dans des asso­cia­tions, vont au cinéma, voya­gent… On observe une autre évolu­tion marquante : aujourd’­hui, avec les recon­fi­gu­ra­tions fami­liales, la fonc­tion de grands-parents ne se réduit plus à la filia­tion directe. Il existe ainsi des grands-parents par alliance qui peuvent jouer un rôle auprès des petits-enfants. 

 

Comment expliquez-vous les nouvelles déno­mi­na­tions des grands-parents, avec des petits noms souvent très person­nels ? 

Les grands-parents ne se recon­naissent plus dans les appel­la­tions désuètes de pépé et mémé. On a vu appa­raître des petits noms doux comme mamé ou papou, souvent choi­sis par le premier des petits-enfants. Certains grands-parents optent aussi pour acco­ler leur prénom au nom de grand-père ou mamy. Ces déno­mi­na­tions traduisent une person­na­li­sa­tion de leur rôle et une proxi­mité affec­tive avec les petits-enfants.

 

On parle souvent du boule­ver­se­ment que repré­sente la mater­nité ou la pater­nité. Deve­nir grands-parents, est-ce si évident ?

Cela dépend si on y était préparé ou pas. Mais, au-delà de la joie que procure souvent l’an­nonce de la grand-paren­ta­lité, cette étape marque un tour­nant dans l’es­ca­lier géné­ra­tion­nel. On peut avoir le senti­ment de se rappro­cher de la mort. 

 

Quel rôle jouent les grands-parents ?

Ils sont multi­fonc­tions. Leur premier rôle est celui de la trans­mis­sion de la mémoire fami­liale, de l’his­toire du temps passé. Ils sont un pivot de la famille et des passeurs. L’in­ves­tis­se­ment n’est évidem­ment pas le même pour tous, mais beau­coup de grands-parents jouent les nounous pendant les vacances ou de façon plus régu­lière. C’est aussi une géné­ra­tion plus aver­tie sur le déve­lop­pe­ment de l’en­fant et soucieuse de son éveil. Ils les emmènent faire du sport, au cinéma, lisent des livres, font de l’aide aux devoirs. Certains assurent égale­ment un soutien finan­cier aux jeunes ménages. 

 

Qu’est-ce qui peut empoi­son­ner les rela­tions avec les grands-parents ?

L’his­toire fami­liale inter­fère, parfois même sur plusieurs géné­ra­tions. Les petits-enfants peuvent être l’enjeu de divi­sions anté­rieures à leur nais­sance. D’où l’im­por­tance d’être au clair avec son histoire fami­liale et de faire la part des choses.  L’in­gé­rence dans l’édu­ca­tion des petits-enfants et une riva­lité entre mère et belle-mère peuvent aussi empoi­son­ner les rela­tions. Chacun doit rester à sa place. Les grands-parents doivent être respec­tueux des choix éduca­tifs de leurs enfants. Dans un même ordre d’idée, les parents doivent aussi accep­ter que les règles de vie soient diffé­rentes chez les grands-parents. Ce n’est, par exemple, pas bien grave si le temps de télé­vi­sion est plus long ou les choix alimen­taires un peu diffé­rents ; cela peut donner une saveur supplé­men­taire au temps passé chez eux. La géné­ra­tion des jeunes parents, qui a été globa­le­ment plutôt gâtée, se montre parfois un peu ingrate. Certains ont du mal à entendre le désir de liberté des grands-parents, qui répondent bien volon­tiers présents mais pas tout le temps, et de préfé­rence à des moments plani­fiés. Ce qui peut aussi enta­cher les rela­tions, c’est la préfé­rence pour l’un des petits-enfants et surtout une prise de posi­tion après la sépa­ra­tion des parents. Certains enfants ne voient plus leurs grands-parents et, la loi ayant instauré un droit de visite pour ces derniers, cela peut donner lieu à des batailles d’avo­cats provoquant des situa­tions terribles.

 

Que vous inspirent ces situa­tions ?

Bien entendu, l’en­fant ne doit pas être l’enjeu de conflits qui le dépassent. Mais je reste persua­dée que beau­coup de brouilles peuvent se résoudre non pas en faisant des reproches à l’autre, mais en évoquant son ressenti sur le mode du “je ”. Dire : “je suis contra­rié que l’on ne donne pas les mêmes consignes aux enfants. J’ai le senti­ment qu’en­suite, ils manquent de repères”  est beau­coup plus facile à entendre que des accu­sa­tions sur le mode du “tu n’au­rais pas dû”.

 

Que peut appor­ter ce lien si parti­cu­lier entre petits-enfants et grands-parents ?

À une période où les parents sont souvent très pris par leurs obli­ga­tions profes­sion­nelles et la vie quoti­dienne, les grands-parents peuvent accor­der une dispo­ni­bi­lité quali­ta­tive et une écoute bien­veillante à leurs petits-enfants. Ils sont aussi souvent moins dans l’inquié­tude que les parents. Certains petits-enfants se confient d’ailleurs bien volon­tiers à eux. On voit aussi des savoir-faire et des passions se trans­mettre entre géné­ra­tions : le goût du brico­lage, l’amour de la lectu­re… Les enfants ont besoin de sentir qu’ils sont le maillon d’une chaîne qui défie en quelque sorte le temps.