Crise écono­mique, incer­ti­tudes sur l’ave­nir, aujourd’­hui, bon nombre de parents craignent que leurs enfants soient malme­nés par un monde qui change. Ce pessi­misme ambiant a-t-il des réper­cus­sions sur l’élan vital des enfants et des adoles­cents ? Néces­site-t-il de repen­ser la rela­tion éduca­tive ? Dans son dernier ouvrage, Gran­dir en temps de crise, Philippe Jeam­met, profes­seur émérite de psychia­trie de l’en­fant et de l’ado­les­cent à l’uni­ver­sité Paris-Descartes et président de l’École des parents Isle-de-France, ouvre une réflexion salu­taire et vivi­fiante. Rencontre. 

Par Aude Spil­mont. Illus­tra­tion Séve­rin Millet.

 

La société traverse actuel­le­ment une zone de turbu­lences, à la fois dans ses valeurs et son écono­mie. Cette situa­tion est-elle géné­ra­trice d’inquié­tudes pour les parents ? 

Les parents craignent que leurs enfants soient malme­nés dans un monde qui change et la crise écono­mique donne le senti­ment d’un monde menaçant. Jusqu’à une période encore récente, le parcours des enfants était à peu près tracé. Ils accé­daient à un statut simi­laire à celui de leurs parents et beau­coup faisaient le même métier. Aujourd’­hui, tout se négo­cie diffé­rem­ment. Nous ne sommes plus dans la répé­ti­tion mais dans l’in­connu. Cela entraîne chez les parents un senti­ment de non maîtrise par rapport à l’ave­nir qui les pousse à une forme de pessi­misme. On a oublié que la situa­tion d’au­tre­fois et la direc­ti­vité des parents pouvaient être un carcan pesant pour les enfants. Aujourd’­hui, ils ont plus de liberté face un monde qui change. Mais cette liberté a un prix : l’in­cer­ti­tude. Et elle est anxio­gène. 

 

Vous souli­gnez que cette inquié­tude se double d’un désir ardent des parents que leurs enfants accèdent au bonheur…

L’épa­nouis­se­ment de l’in­di­vidu est devenu une valeur suprême. Les parents ont le désir que leurs enfants soient heureux, tout en ayant le senti­ment d’avoir de moins en moins prise sur les choses. Cela pose la ques­tion de leur légi­ti­mité éduca­tive, déjà « fragi­li­sée » par la perte de l’au­to­rité verti­cale des parents. Or, je crois essen­tiel de rappe­ler qu’un enfant se construit en miroir. Toute mon expé­rience me montre que la vie, c’est l’échange. Les enfants sont en attente de signaux, de valeurs. On n’échappe pas à cette néces­sité du lien et de la trans­mis­sion. 

 

Ce pessi­misme ambiant peut-il fragi­li­ser les enfants et les adoles­cents ?

Les enfants ont besoin de croire en l’ave­nir pour gran­dir. La vie, c’est l’ap­pé­tence. Mais la moti­va­tion des enfants ne se décrète pas seule. Elle est une cocons­truc­tion avec des adultes qui vous disent et vous montrent par leur compor­te­ment que ça vaut la peine d’avan­cer sans savoir forcé­ment ce qu’il y a devant, que c’est porteur de sens. À l’in­verse, le pessi­misme peut être conta­gieux. En parti­cu­lier pour un adoles­cent qui entre dans la puberté, phase de flot­te­ment iden­ti­taire et d’ins­ta­bi­lité émotion­nelle. L’ado­les­cence est une période d’inquié­tudes mais aussi de formi­dable ouver­ture. On sort du cocon fami­lial pour se proje­ter soi-même. Et c’est dans l’échange avec l’en­vi­ron­ne­ment et avec les parents que le dyna­misme prend sens. 

 

Que peut engen­drer, en parti­cu­lier chez les adoles­cents, ce manque d’ap­pé­tence ?

Lorsqu’on est en proie à un malaise et que l’on ne se sent pas acteur de sa vie, on a tous tendance à se refer­mer. C’est là le plus grand danger du pessi­misme. Il en va de même pour un adoles­cent. Le risque est qu’il se replie dans les trois domaines néces­saires aux échanges : prendre soin de son corps, déve­lop­per ses compé­tences au sens large, déve­lop­per sa socia­bi­lité. En se fermant, il n’a besoin de personne et croit être plus fort. Mais ce compor­te­ment d’au­to­sa­bo­tage de son poten­tiel fait qu’il devient acteur de sa propre décep­tion. L’ab­sence d’en­thou­siasme peut aussi s’ex­pri­mer dans la recherche de sensa­tions fortes et de plai­sirs immé­diats : on met la musique à tout berzingue, on se saoule avec les copains pour être mort de rire, on passe des heures rivé devant des jeux vidéo…Cet excès d’ex­ci­ta­tion donne l’illu­sion d’exis­ter mais ne débouche sur rien. Alors c’est vrai que la plupart des adoles­cents vont plutôt bien, mais certains s’abi­ment. On le voit très bien à travers certains troubles.

 

Comment apai­ser notre peur de l’ave­nir et aider nos enfants à aller de l’avant ? 

Je crois que la rela­tion éduca­tive se repose de manière nouvelle et parti­cu­liè­re­ment inté­res­sante aujourd’­hui. Il faut se déta­cher de la domi­na­tion de nos émotions au profit de la réflexi­vité. La grande diffé­rence entre l’homme et les autres êtres vivants est qu’il est conscient d’être conscient. On ne peut lais­ser des émotions comme la peur gouver­ner notre vie. Et c’est aux adultes d’ac­com­pa­gner les enfants dans ce sens. Il ne faut pas nier les diffi­cul­tés, mais se dire qu’est-ce qu’on va en faire ? Comment aussi culti­ver l’ap­pé­tit de vivre des enfants ? Faire le pari de la vie est risqué parce qu’on ne sait pas la suite de l’his­toire. Mais l’ap­pé­tence ouvre des portes alors que la maîtrise les ferme. Montrons à nos enfants que la vie est en grande partie ce qu’on décide d’en faire. Tu as envie de savoir très bien dessi­ner, tu rêves de faire tel métier, tu veux réus­sir cet examen, déve­loppe ton poten­tiel. Si tu n’es­sayes pas, tu es sûr de ne pas être déçu, mais ta vie s’en ressen­tira peut-être.

 

Vous regret­tez aussi qu’on ne favo­rise pas davan­tage l’en­thou­siasme des élèves pour l’école. Qu’est-ce qui dysfonc­tionne ?

L’école est trop souvent présen­tée sous l’angle de la contrainte : il faut aller à l’école parce que c’est obli­ga­toire, il faut avoir de bonnes notes, il faut trou­ver la bonne orien­ta­tion… Comment voulez-vous moti­ver les enfants avec cette chape de contraintes ? Il faudrait plutôt leur dire que savoir lire et écrire, c’est aussi impor­tant que d’avoir un 7e sens. L’école, c’est un monde qui s’ouvre à toi, une liberté de penser et de choix pour l’ave­nir. Alors bien entendu, apprendre néces­site des efforts. Mais là encore, c’est aux adultes de montrer aux enfants que ça vaut le coup d’en suer un peu, pour se réga­ler ensuite. C’est vrai dans tous les domaines : spor­tif, intel­lec­tuel, manuel. On ne peut pas se satis­faire des plai­sirs immé­diats pour se construire. 

 

Faut-il fina­le­ment porter un autre regard sur la crise ?

On perçoit le chan­ge­ment toujours comme une disqua­li­fi­ca­tion du passé, une perte. Le mouve­ment fait partie de la vie et on ne peut l’ar­rê­ter, se cram­pon­ner. Un enfant de deux ans qui se cram­ponne à sa mère parce qu’il ne veut pas aller à la crèche, c’est parce qu’il a peur. Si sa mère le conforte dans ses craintes qu’en dehors d’elle, tout est épou­van­table, il n’ar­ri­vera pas à prendre son auto­no­mie et à appré­cier la vie. La peur n’est pas un guide. La confiance en l’ave­nir, l’en­vie de se retrous­ser les manches doivent l’em­por­ter sur les désa­gré­ments pour être dans la créa­ti­vité. 

 

Gran­dir en temps de crise. Comment aider nos enfants à croire en l’ave­nir, de Philippe Jeam­met, aux Éditions Bayard. 18 €.