C’est quoi un maire ? Pourquoi se cache-t-on dans un isoloir pour voter ? En période élec­to­rale, les enfants sont plus enclins à s’in­ter­ro­ger sur la poli­tique. Mais, au juste, quelles opinions ont-ils sur ce sujet sérieux ? Comment, en tant que parents, éveiller nos enfants à la citoyen­neté ? Le dossier du mois ouvre le débat. 

Par Aude Spil­mont. Illus­tra­tions Joyce Colson.

« Les enfants ne deviennent pas citoyens du jour au lende­main à la majo­rité. »
 
Jour­na­liste, auteur de Comment parler poli­tique aux enfantsSophie Lamou­reux plaide pour donner le goût de la poli­tique aux plus jeunes. Rencontre. 


« La poli­tique, ce n’est pas de ton âge », disent parfois les adultes aux enfants. Vous pensez exac­te­ment le contraire. Les enfants sont-ils si concer­nés ? 

Les enfants ne deviennent pas citoyens du jour au lende­main à la majo­rité, lorsqu’ils ont le droit de voter. C’est un long appren­tis­sage, qui fait partie de l’édu­ca­tion, pour permettre à son enfant de deve­nir plus tard acteur de sa vie et de trou­ver sa place dans la société. C’est aux parents d’en­cou­ra­ger cette capa­cité si précieuse à s’éton­ner et à réflé­chir. 

Vos propos vont à l’en­contre du désen­chan­te­ment poli­tique auquel on assiste aujourd’­hui. Faut-il redon­ner ses lettres de noblesse au mot poli­tique ?

La poli­tique, c’est la façon dont les hommes orga­nisent leur vie ensemble. Le fonc­tion­ne­ment des insti­tu­tions, les repas à la cantine, les horaires à l’école, la construc­tion des routes, tout cela, c’est de la poli­tique. Elle ne se réduit pas aux petites batailles poli­ti­ciennes. Elle nous concerne à tous les âges et tous les jours. Si on ne s’en occupe pas, ce sont les autres qui s’en occupent pour nous. Mais c’est être amputé d’une part de soi-même en étant sujet et non pas citoyen. 

Autour de quel âge se construisent les premières formes de conscience poli­tique ? Cet éveil se fait-il progres­si­ve­ment dès l’en­fance à la faveur de ques­tions, même très simples, ou appa­raît-il véri­ta­ble­ment à l’ado­les­cence ? 

Dès 5 ans, les enfants nous posent de grandes ques­tions : pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres ? Pourquoi ce n’est pas juste ? Ils possèdent aussi un sens de la propriété : ce qui est à moi n’est pas à toi. C’est l’âge des réflexions philo­so­phiques. Vers 7/8 ans, lorsqu’ils entrent dans l’âge dit de raison, les ques­tions deviennent plus « scien­ti­fiques » : c’est quoi un maire ? Combien y a-t-il de dépu­tés ? À partir de 10 ans et à l’ado­les­cence, les idéaux font surface. Les enfants sont sensibles aux héros au destin souvent tragique qui défendent leurs convic­tions. 

Comment, en tant que parents, accom­pa­gner ses enfants dans cette éduca­tion à la citoyen­neté ?

La vie quoti­dienne offre plein d’op­por­tu­ni­tés pour ouvrir des discus­sions. Il suffit d’ac­cueillir les inter­ro­ga­tions des enfants sur une injus­tice à l’école, la présence des SDF dans la rue, une mani­fes­ta­tion. Toutes ces ques­tions concrètes sont propices aux échanges. À l’oc­ca­sion des élec­tions muni­ci­pales, on peut aussi propo­ser aux enfants de venir au bureau de vote pour leur montrer à quoi cela ressemble de parti­ci­per à la démo­cra­tie. Géné­ra­le­ment, cela les amuse de voir qu’on se cache dans un isoloir, que l’on met l’en­ve­loppe dans une urne. Avec les plus grands, certaines ques­tions peuvent nous lais­ser sans réponses. Les parents ne sont pas des ency­clo­pé­dies sur pattes, mais ils peuvent se docu­men­ter avec leurs enfants. Les jeux vidéo, dont beau­coup proposent de créer une société de A à Z, peuvent aussi être un support de discus­sion sur diffé­rents modèles d’or­ga­ni­sa­tion de la société. Avec les adoles­cents, c’est souvent le bon moment pour échan­ger sur les contes­ta­tions poli­tiques histo­riques. 

Les parents ont tendance à trans­mettre leurs orien­ta­tions idéo­lo­giques. Faut-il trou­ver un juste équi­libre entre prosé­ly­tisme et trans­mis­sion légi­time des valeurs auxquelles on croit ?

Les parents trans­mettent forcé­ment leurs valeurs à leurs enfants. Mais il y a quand même une énorme diffé­rence entre le bour­rage de crâne qui consiste à dire « nous sommes les bons, les autres sont les méchants » et l’ou­ver­ture à la réflexion. C’est indis­pen­sable de donner accès à nos enfants aux argu­ments oppo­sés à nos idées. Cela demande plus d’ef­forts et c’est même parfois incon­for­table de remettre en cause nos certi­tudes rassu­rantes. Mais je crois qu’il faut sortir du mani­chéisme qui est une forte tendance aujourd’­hui. C’est toujours enri­chis­sant de se deman­der pourquoi les autres (qui estiment eux aussi être dans le vrai) ont une posi­tion diffé­rente. C’est égale­ment très forma­teur de faire entrer les enfants dans la dialec­tique de la pensée. 

Pensez-vous que l’école joue un rôle dans l’émer­gence d’une conscience citoyenne et l’ap­pren­tis­sage du bien vivre ensemble ?

C’est un lieu d’ap­pren­tis­sage de la vie en société, notam­ment à travers les élec­tions de délé­gués, le respect des règles et des autres. Par la trans­mis­sion des savoirs, en parti­cu­lier de l’his­toire, l’école joue égale­ment un rôle fonda­men­tal dans la construc­tion d’une culture poli­tique. Mais sa mission doit rester celle de l’ins­truc­tion, pas de l’édu­ca­tion, qui revient aux parents. Elle se doit de rester neutre. Ce qui n’a pas toujours été le cas dans l’his­toire. Même Jules Ferry, le père de l’école publique et laïque, a eu une posi­tion ambi­guë. Il pensait que l’école et les insti­tu­teurs devaient prépa­rer les esprits avant la première guerre. 

Certains propos d’en­fants sur la poli­tique vous ont-ils déjà intri­guée, amusée ? 

Les enfants ont l’art de poin­ter les inco­hé­rences et de ques­tion­ner notre démo­cra­tie. Les petites filles demandent souvent « est-ce que c’est plus dur pour les femmes de faire de la poli­tique, est-ce qu’une femme peut deve­nir prési­dente ? » J’en­tends aussi souvent la réflexion « le président, c’est un peu comme le roi » ou « pourquoi on ne laisse pas les hommes poli­tiques s’oc­cu­per de la poli­tique à notre place ? On pour­rait aller s’amu­ser ». C’est le genre de choses dites sur un mode enfan­tin, mais qui agitent aussi pas mal d’adultes quand on voit le taux d’abs­ten­tion.

Dans votre ouvrage, vous insis­tez sur les évolu­tions des insti­tu­tions au cours de l’his­toire. Vous semble-t-il essen­tiel de faire comprendre aux enfants que rien n’est immuable ? 

En matière poli­tique, notre histoire est effec­ti­ve­ment très riche et les insti­tu­tions ne sont pas figées. Ce seront les enfants qui les feront évoluer demain, s’ils ont pris l’ha­bi­tude de réin­ter­ro­ger ce qui existe et de réflé­chir à comment amélio­rer notre société. 
 
Sophie Lamou­reux est l’au­teur de Comment parler poli­tique aux enfants et de Comment parler de l’Eu­rope aux enfants. Éditions Le Baron Perché.