Petits, les enfants ont tendance à croire que l’argent pousse dans les distri­bu­teurs auto­ma­tiques. Mais comment, en gran­dis­sant, évolue leur rapport à l’argent ? Est-ce une ques­tion d’édu­ca­tion ? L’argent de poche est-il une bonne solu­tion pour inculquer aux enfants la valeur des choses ? Décryp­tage avec Marie-Claude François-Laugier, psycho­logue clini­cienne et psycha­na­lyste, auteur de L’Argent dans le couple et la famille*.

Quel rapport les enfants entre­tiennent-ils avec l’argent, de la prime enfance à l’ado­les­cence ? 
Pour les plus petits, l’argent est un objet abstrait et magique. À la ques­tion « qu’est-ce que l’argent pour toi ? », un enfant de 7 ans m’a répondu : « c’est ce qui sort du mur », en réfé­rence au distri­bu­teur auto­ma­tique. Pour les aider à prendre conscience de la valeur des choses, vers 7 ans, on peut leur donner quelques pièces. Leur expliquer que cet argent, on l’a gagné, mais qu’on leur offre avec plai­sir pour s’ache­ter une frian­dise, un petit jeu. À partir de 10/12 ans, les enfants exercent sur les parents une pres­sion finan­cière pas toujours facile à gérer. La machi­ne­rie publi­ci­taire, le diktat des marques et surtout la riva­lité avec le groupe de copains les rendent plus deman­deurs d’achats en tout genre. C’est à partir de cette période que les parents ont vrai­ment un rôle éduca­tif à jouer auprès de leurs enfants, pour leur apprendre que l’argent ne tombe ni du ciel ni à profu­sion et donner des limites. Pour les adoles­cents, inter­vient aussi un enjeu fort d’au­to­no­mie. Or, ils sont toujours dépen­dants finan­ciè­re­ment de leurs parents. Les petits boulots comme le baby-sitting ou donner à manger au chat de la voisine ont le mérite de consti­tuer une première étape vers l’in­dé­pen­dance finan­cière et de donner la valeur travail.
 

La déma­té­ria­li­sa­tion de la monnaie rend-t-elle plus complexe qu’au­tre­fois l’ap­pren­tis­sage de la valeur des choses ? 

Manier tacti­le­ment des pièces et des billets renvoie à une réalité concrète. L’argent virtuel peut faire perdre conscience de la valeur des choses. On l’a constaté avec des traders qui voient défi­ler des milliards sur leurs écrans. On l’ob­serve aussi chez des ache­teurs compul­sifs sur Inter­net. Le fait de pouvoir dépen­ser en un clic enlève la notion de ce qu’est l’argent et accé­lère la dépense immé­diate. Or, je crois qu’un des grands enjeux de l’édu­ca­tion des enfants à l’argent est de leur apprendre à diffé­rer leurs désirs d’achats. On peut leur dire, « si tu écono­mises, tu vas pouvoir t’ache­ter quelque chose de plus consé­quent dont tu rêves vrai­ment ». 
 

Qu’est-ce qui se joue dans la rela­tion moné­taire entre parents et enfants ? Est-elle neutre ou pas vrai­ment ?

Sans en être forcé­ment conscients, certains parents croient qu’ai­mer, c’est gâter. Ils sont sur-occu­pés ou sur-soucieux et ont tendance à se décul­pa­bi­li­ser en donnant le plus d’argent possible à leurs enfants ou des cadeaux chers. Ils trouvent cela plus facile que de se confron­ter à un conflit avec eux. Les enfants eux-mêmes ont parfois tendance à consi­dé­rer l’argent comme un étalon de l’amour. Parmi mes patients, j’ai vu des adoles­cents éprou­ver un profond senti­ment d’injus­tice lorsqu’ils ont le senti­ment qu’un parent est plus géné­reux avec un autre membre de la fratrie. L’argent est un miroir sur lequel se déposent nos états affec­tifs. D’ailleurs, avant de parler d’argent avec ses enfants, il me semble impor­tant d’être au clair sur son propre rapport à l’argent. En a-t-on manqué avec nos parents et souhaite-t-on répa­rer cette bles­sure en donnant à profu­sion ? On reste impré­gné des modèles paren­taux, soit dans la conti­nuité, soit en prenant le contre-pied. 
 

L’argent de poche est-il un bon outil péda­go­gique pour inculquer à ses enfants la valeur des choses et leur apprendre à gérer un budget ? 

En France, 66 % des familles donnent de l’argent de poche à leurs enfants à partir de 10/12 ans. Les pour­cen­tages sont plus élevés, autour de 80 %, dans des pays comme l’Al­le­magne et le Portu­gal. Je trouve que c’est une bonne approche éduca­tive de donner une petite somme à son enfant pour lui apprendre à gérer un budget. On peut lui expliquer : « qu’est-ce que tu veux faire de tes 10 euros ? Atten­tion, si tu as tout dépensé le 5 du mois, tu n’au­ras plus rien ». Pour les plus grands, si la somme augmente, il est impor­tant de dire préci­sé­ment à quoi elle est desti­née. Est-ce seule­ment pour les loisirs ? L’argent de poche doit-il aussi servir à régler ses trans­ports ?
 

Certains parents donnent de l’argent de poche en échange de menus travaux ou de bonnes notes. Qu’en pensez-vous ?

Il me semble que l’on peut récom­pen­ser l’ef­fort excep­tion­nel d’un enfant ou l’ob­ten­tion d’un diplôme comme le brevet ou le bac. Par contre, s’in­ves­tir au quoti­dien à l’école est normal. De même, il est légi­time que les enfants, qui font partie de la commu­nauté fami­liale, parti­cipent aux tâches quoti­diennes de la maison (mettre la table, vider le lave-vais­sel­le…).

 

La crise finan­cière dans laquelle nous baignons, et les diffi­cul­tés qu’elle engendre pour les plus fragiles, a-t-elle modi­fié le rapport à l’argent dans notre société ?

Dans les années 80, où l’argent était plus facile, les hommes asso­ciaient l’argent à la réus­site et au pouvoir, les femmes à l’in­dé­pen­dance et l’au­to­no­mie. Aujourd’­hui, les sondages le montrent, l’argent est asso­cié pour 58 % des Français à la notion de sécu­rité. Le contexte de crise induit la crainte de ne pas pouvoir faire face à ses besoins primaires : se loger, se nour­rir… La diffi­culté pour les parents en situa­tion de préca­rité est de pouvoir expliquer la situa­tion à leurs enfants sans les affo­ler. Il faut pouvoir leur dire, « aujourd’­hui on n’a pas beau­coup d’argent pour les loisirs, mais on va s’en sortir ». Les enfants sont très perméables aux angoisses finan­cières de leurs parents.
 

Fina­le­ment, en quels termes parler d’argent à ses enfants ? Faut-il sortir de l’an­ta­go­nisme entre diabo­li­sa­tion et fasci­na­tion ?

Tout à fait. Il faut repla­cer l’argent dans sa fonc­tion première de circu­la­tion et d’échange. L’argent est un moyen et ne peut être un but en soi. L’en­fant doit comprendre que l’argent a une fonc­tion utile pour acqué­rir des choses néces­saires à toute la famille et qu’il sert aussi parfois à se faire plai­sir. 

* Marie-Claude François-Laugier est l’au­teur de L’Argent dans le couple et la famille. Éd. Petite Biblio­thèque Payot.

 Propos recueillis par Aude Spil­mont. Illus­tra­tion Malena Arri­ghi.