Qu’il soit spec­ta­cu­laire, engagé, sous-tendu par une écri­ture poétique ou tota­le­ment spon­ta­née, le hip-hop est devenu une danse plurielle indis­pen­sable. Pour sa 8e édition, le festi­val Kara­vel, qui lui est entiè­re­ment dédié, célèbre pion­niers et jeunes talents à travers une program­ma­tion musclée. Rencontre avec le choré­graphe Mourad Merzouki, direc­teur de l’évé­ne­ment, du centre choré­gra­phique Pôle Pik de Bron et du CCN de Créteil. Par Blan­dine Dauvi­laire.

 

Quelle est l’am­bi­tion du festi­val Kara­vel ?

C’est de montrer ce qu’est le hip-hop aujourd’­hui, d’ac­com­pa­gner les artistes, de donner une visi­bi­lité à leurs spec­tacles et d’ou­vrir le festi­val au plus grand nombre, car le hip-hop s’adresse à tous. Nous présen­tons des spec­tacles qui sont loin de la démons­tra­tion du tour sur la tête qu’on a connue il y a quelques années. Avec ce festi­val, nous avons le désir de conti­nuer à faire évoluer cette danse qui est née dans la rue, qui ne vient pas des conser­va­toires mais a toute sa place dans le paysage choré­gra­phique français.

 

Le hip-hop n’est donc pas tout à fait une danse comme les autres…

C’est une danse qui a la parti­cu­la­rité d’évo­luer dans des espaces publics. C’est une danse spon­ta­née, portée au départ par de jeunes danseurs qui ne se posent pas de ques­tions et qui dansent. Mais aujourd’­hui, elle est aussi entrée dans les théâtres, où elle est portée par des choré­graphes qui ont des choses à dire et veulent donner du sens à cette danse par l’écri­ture choré­gra­phique.

 

On est passé d’une perfor­mance à une danse d’au­teur ?

Oui et en même temps, on retourne à la perfor­mance. C’est ce qui fait la singu­la­rité du hip-hop. On ne s’est pas enfermé dans les studios ou les théâtres. Ce sont ces allers-retours entre la rue et la scène, entre l’im­pro­vi­sa­tion, le popu­laire, l’ama­teur, l’exi­gence et la créa­tion qui font la richesse de cette danse et sa force. Elle conti­nue son chemin depuis 30 ans parce qu’elle reste atten­tive à la société au quoti­dien, et en même temps, les choré­graphes qui pratiquent le hip-hop sont sans arrêt en train de se remettre en ques­tion, ils prennent des risques. On a des propo­si­tions tota­le­ment diffé­rentes. Ça veut dire qu’il y a une forme de matu­rité aussi.

 

Quels sont les temps forts du festi­val Kara­vel ?

Pour ceux qui veulent en prendre plein les yeux et décou­vrir de superbes danseurs, la soirée euro­péenne (dès 7/8 ans) va réunir trois compa­gnies : Stephane Dehe­selle (Belgique) qui utilise son corps de manière incroyable, on dirait du chewing-gum ; les Unity (Angle­terre) et leur belle éner­gie ; les Dutch Soul Supply (Pays-Bas) dont les accents funk nous ramènent dans les années 80. Tous viennent des battles et commencent à faire des choré­gra­phies dansantes. C’est joyeux, drôle et très géné­reux. En complé­ment, je présen­te­rai la créa­tion que j’ai réali­sée avec 7steps.

 

De quoi s’agit-il ?

C’est un projet qui réunit dix jeunes danseuses sélec­tion­nées dans cinq pays d’Eu­rope. L’écri­ture fait appel à des musiques déca­lées, des acces­soires, c’est ludique, on ne sera pas dans du show et le public sera un peu bous­culé dans ses habi­tudes. Cet ovni démon­trera que le hip-hop a la faculté d’être une passe­relle entre les pays.

 

Les amateurs d’acro­ba­ties spec­ta­cu­laires appré­cie­ront la soirée de shows choré­gra­phiques (dès 8/9 ans)…

Ils retrou­ve­ront les Pocke­mon Crew qui rendent hommage au cinéma et aux origines de la danse avec Silence, on tourne ! ; décou­vri­ront Art move concept, équipe de très beaux danseurs qui atteignent le juste équi­libre entre la tech­nique, la prouesse, le virtuose et l’écri­ture.

 

Marion Motin, décou­verte aux Nuits de Four­vière cet été, sera égale­ment présen­te…

L’éner­gie de cette choré­graphe et sa toute jeune compa­gnie fémi­nine promettent beau­coup. La soirée sera aussi compo­sée des danseurs afri­cains et stépha­nois de Dyptik, dont la pièce très bien construite est d’une grande pureté ; et les 7Steps seront de la partie (dès 9/10 ans).

 

Cette année, le battle sera inter­gé­né­ra­tion­nel…

Plutôt que de faire un battle tradi­tion­nel, les enfants vont défier des artistes profes­sion­nels devant un public, ce sera une expé­rience inou­bliable je pense.

 

Votre pièce Réci­tal à 40 connaît un joli succès, vous imagi­nez-vous un jour à la tête d’une compa­gnie de 40 danseurs ?

J’aime beau­coup être entouré, mais de là à avoir un vrai ballet… Si on peut déjà dispo­ser d’un cadre perma­nent, comme dans un conser­va­toire où des danseurs viennent répé­ter tous les jours, ce sera déjà une belle étape. En France, moins de dix compa­gnies profes­sion­nelles de hip-hop sont accom­pa­gnées par des subven­tions et des copro­duc­tions, en revanche, il y a beau­coup de propo­si­tions de compa­gnies qui créent avec des bouts de ficelle.

 

Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?

C’est un conte de fées que je vis, parce que tout a été très vite malgré tout. Le hip-hop est jeune comparé à l’his­toire de la danse. C’est une grande fierté de voir la place qu’il occupe en France par rapport aux autres pays. À travers mes voyages, je vois bien qu’ailleurs il est encore dans la rue, pas du tout reconnu ni accom­pa­gné. C’est un conte de fée d’être dans un lieu comme Pôle Pik, de dispo­ser de centres choré­gra­phiques, de voir qu’un public de plus en plus nombreux s’in­té­resse à cette danse et de faire en sorte qu’elle conti­nue à être créa­tive. Je n’ai pas oublié les premières années, quand on essayait de faire exis­ter cette danse et qu’on nous faisait comprendre que c’était un mouve­ment éphé­mère, une mode, qu’on nous rédui­sait à la banlieue et à nos origi­nes… ça me donne du courage de voir qu’on en est là aujourd’­hui. Tous les matins quand je me lève, je me dis que ça peut s’ar­rê­ter, mais se dire que rien n’est jamais gagné alimente aussi le désir de créer. Il faut chérir ses rêves d’en­fant.