Comment trou­ver sa place dans une famille qui compte déjà huit filles et dont le père – boucher et miso­gyne – refuse d’en avoir une de plus ? Simon, qui n’est pas tout à fait le garçon espéré, a beau ruser, être protégé par sa mère, son secret finit par être décou­vert. Utili­sant tous les ressorts des contes de fées (poids du destin, père cruel, loup tapi dans la forêt…) et leur dimen­sion loufoque, Elsa Imbert compose une fable moderne aussi drôle qu’in­tel­li­gente. Avec finesse, elle évoque la discri­mi­na­tion liée aux stéréo­types, l’im­por­tance d’être soi et aimé pour ce que l’on est. Dans un monde où les clichés ont la peau dure et les pères sont parfois plus effrayants que les loups, cette pièce impec­ca­ble­ment jouée fait un bien fou.

Blan­dine Dauvi­laire

 


Inter­view :

Joris Mathieu : l’union fait la force

Le 1er janvier 2015, ce metteur en scène de 37 ans, qui dirige le théâtre Les Ateliers, pren­dra égale­ment la direc­tion du Théâtre Nouvelle Géné­ra­tion, où il succè­dera à Nino D’In­trona. Rencontre avec un artiste qui nour­rit un projet ambi­tieux pour unir ces deux lieux. Par Blan­dine Dauvi­laire.

À court terme, le théâtre Les Ateliers et le Centre Drama­tique Natio­nal vont fusion­ner en une seule entité, le TNG, quel en est l’in­té­rêt ?

Nous allons créer un CDN augmenté, qui dispo­sera de deux salles supplé­men­taires en centre-ville (celles des Ateliers). Elles permet­tront d’ac­cueillir des formes desti­nées aux très jeunes spec­ta­teurs, dans un rapport au public plus intime. Le nombre de spec­tacles et de repré­sen­ta­tions augmen­tera puisqu’il y aura deux sites. Le budget sera la fusion des deux budgets actuels, il y aura des écono­mies d’échelle, ce qui débloquera davan­tage d’argent pour l’ar­tis­tique.

Le TNG est aujourd’­hui le seul Centre Drama­tique Natio­nal de France dédié à l’en­fance et à la jeunesse, va-t-il le rester ?

Le projet est centré sur l’en­fance et la jeunesse mais pas exclu­si­ve­ment. Je veux que les spec­ta­teurs adultes prennent l’ha­bi­tude de regar­der le programme du TNG, choi­sissent ce qui peut leur plaire et se demandent ensuite s’ils peuvent le parta­ger avec leurs enfants. 

La spéci­fi­cité jeune public du TNG lui donne un champ d’ex­plo­ra­tion fort et rejoint une ques­tion centrale pour moi : quel monde construire demain ensemble, enfants et adultes ?

En tant qu’ar­tiste, fonda­teur de la compa­gnie Haut et Court, vous déve­lop­pez un travail à la lisière de la science-fiction, en faisant appel aux nouvelles tech­no­lo­gies, cela va-t-il influer sur la program­ma­tion du TNG ?

Le rapport à l’an­ti­ci­pa­tion est central dans ma démarche et j’ai envie de déve­lop­per cela à l’échelle d’un lieu. Je fais partie d’une géné­ra­tion inter­mé­diaire, entre ceux qui sont nés à l’ère du tout numé­rique et nos parents qui l’ont décou­vert sur le tard. Si on peut faire de ce CDN un lieu qui pose la ques­tion de la place de l’art dans la société de demain, de quelles réfé­rences cultu­relles sont les fonda­tions de cette société, et au-delà de ça, poli­tique­ment, de quelle commu­nauté on a envie de fabriquer ensemble, alors il y a un enjeu passion­nant à rele­ver et qui dépasse la simple ques­tion de la produc­tion artis­tique.

Il faut donc s’at­tendre à d’autres formes que le théâtre dialo­gué pur, avec une ouver­ture vers les arts plas­tiques, les arts visuels, des colla­bo­ra­tions avec d’autres struc­tures cultu­relles. Mais on retrou­vera aussi des propo­si­tions plus clas­siques pour permettre aux adultes de conti­nuer à trans­mettre des réfé­rences qui sont les leurs. La culture des contes par exemple doit faire socle.

Céline Le Roux, qui dirige le festi­val Micro-Mondes dédié aux arts immer­sifs, sera la direc­trice adjointe du TNG…

Le festi­val Micro-Mondes va inté­grer le dispo­si­tif du CDN, il restera bien­nal mais se déploiera davan­tage. Il aura lieu en alter­nance avec l’évé­ne­ment Nos futurs, qui fera venir de toute l’Eu­rope des visions d’an­ti­ci­pa­tion d’ar­tistes.

Phia Ménard et Chiara Guidi, dont les derniers spec­tacles présen­tés à Lyon ont enthou­siasmé le public*, seront artistes asso­ciées…

Phia Ménard est une artiste qui explore en perma­nence l’art de la méta­mor­phose, avec la volonté de placer la poésie au centre de la scène, de dissi­mu­ler l’ar­rière-cuisine pour lais­ser la place à l’es­pace magique. C’est la même chose avec Chiara Guidi, qui pratique l’art du conte et de la scéno­gra­phie immer­sive.

Et vous présen­te­rez un nouveau spec­tacle jeune public…

Je ferai une créa­tion sur le phéno­mène des hiki­ko­mo­ri**, où adultes et enfants assis­te­ront au même spec­tacle, mais seront accom­pa­gnés d’un petit dispo­si­tif d’écoute qui permet­tra à chacun de s’ap­pro­prier l’his­toire selon son âge, l’en­droit où il se trou­ve… Je pense que le théâtre est le lieu d’une expé­rience physique qui nous implique. C’est réussi quand le spec­ta­teur ressent les choses dans sa chair. Cette émotion-là doit conci­lier le plai­sir des yeux, des oreilles et la décou­verte des mondes que l’on a à l’in­té­rieur de soi.

 

* L’après-midi d’un Foehn de Phia Ménard et Buchet­tino de Chiara Guidi sont deux chefs-d’œuvre.

** mot japo­nais dési­gnant des adoles­cents qui vivent cloî­trés dans leur chambre et refusent toute commu­ni­ca­tion.