Dans Tomboy, ce mois-ci sur les écrans, Céline Sciamma évoque un sujet peu traité au cinéma : les ques­tions d’iden­tité pendant l’en­fance. Entre­tien avec une femme enga­gée.

Pourquoi avez-vous eu envie d’abor­der la ques­tion de l’iden­tité durant l’en­fance ? 

Suis-je un garçon ? Ou suis-je une fille ? Il n’y a pas si long­temps, un enfant de 8 ou 10 ans ne se posait pas la ques­tion de l’iden­tité en ces termes. Aujourd’­hui, c’est plus compliqué. Tout est plus sexué. Regar­dez les petites filles, elles portent toutes les cheveux longs. Allez dans un maga­sin de vête­ments : des inscrip­tions sur le tee-shirt aux couleurs propo­sées, tout est fait pour diffé­ren­cier les filles et les garçons dès leur plus jeune âge. Les enfants se moquent des codes, ils passent leur temps à mentir et à s’in­ven­ter des vies. Je voulais montrer que s’ils paraissent libres, ils ne le sont pas tant que ça. Ils sont éduqués par des adultes, dans un monde norma­tif. Du coup, quand ils ne sont plus en mode “jeu”, ce qui sort de la norme peut les pertur­ber. 

Pourquoi, à votre avis, Laure se fait-elle passer pour un garçon auprès de Lisa et de ses copains ? 

C’est le regard de l’autre qui déter­mine qui on est. Et c’est Lisa, la première, qui a pris Laure pour un garçon. Laure n’a donc pas agi à cause d’un mal-être quel­conque, elle n’a fait que conti­nuer à jouer le jeu. Sans penser aux consé­quences et aux compli­ca­tions que cela engen­dre­rait. 

Comment procède-t-on pour écrire un film à hauteur d’en­fant ? 

Je garde des souve­nirs très vivaces de cette période. De sensa­tions physiques, de mon agilité, de ma capa­cité à courir vite. Je suis allée puiser dans ces émotions, notam­ment pour écrire les scènes en exté­rieur. 

Laure ressemble-t-elle à la petite fille que vous étiez ? 

Il paraît, oui. Je ne m’en rends pas compte, mais c’est ce qu’af­firment mes proches. J’étais moi-même un garçon manqué, avec les cheveux courts. Les jeux créa­tifs entre Laure et sa petite sœur ressemblent à ceux que j’avais avec la mienne, et j’en­tre­te­nais moi aussi une rela­tion très complice avec mon père. Laure n’est toute­fois qu’une héroïne, pas mon alter ego. 

Quel souve­nir gardez-vous de votre enfance ? 

Un souve­nir heureux, et de collec­ti­vité perma­nente. J’étais soit avec mes parents, soit entou­rée d’amis. Je n’ai décou­vert la soli­tude que plus tard. Je voulais que mon film soit dans un mouve­ment perpé­tuel, qu’il soit intense et lumi­neux, car un enfant vit dans un gigan­tesque présent. Il ne connaît pas la nostal­gie – à moins, bien sûr, d’avoir vécu une tragé­die, comme la perte d’un parent. N’est-ce pas à partir du moment l’où on découvre la nostal­gie que l’on quitte l’en­fance ?

Comment avez-vous arrêté votre choix sur Zoé Héran pour incar­ner Laure 

Le casting ne devait pas dépas­ser les trois semaines. Je n’ai donc pas eu le temps d’al­ler repé­rer des gamins dans les écoles ou dans les ateliers théâtre. En frap­pant à la porte des agences, Zoé s’est vite impo­sée. Elle aimait les jeux de garçons, le foot, elle avait un côté andro­gyne idéal pour le rôle. Elle a égale­ment de suite accepté de se couper les cheveux, contrai­re­ment aux autres. Sur le plateau, pendant que la caméra tour­nait, je lui donnais des indi­ca­tions – du genre, tourne la tête, lève-toi – et elle m’écou­tait, tout en conti­nuant à regar­der la caméra. Elle était douée. 

Au Festi­val du film de Berlin, Tomboy a été présenté devant une salle remplie d’en­fants. Leurs réac­tions ?

Ils se sont iden­ti­fiés à l’hé­roïne, ils avaient de l’em­pa­thie pour elle. J’étais soula­gée. Ils m’ont égale­ment bombar­dée de ques­tions perti­nentes. Ils voulaient savoir si Laure recom­men­ce­rait. J’ai déli­bé­ré­ment laissé la fin du film ouverte. Je ne veux pas donner de leçon de morale. Je veux juste leur faire comprendre qu’il n’est pas néces­saire de se cacher derrière quelqu’un d’autre pour vivre les choses et les émotions que l’on a envie de vivre. 

Propos recueillis par Laurent Djian pour Grains de Sel n°65, avril 2011.