Avec Hors-pistes, l’au­teur Maylis de Keran­gal signe son deuxième album pour la jeunesse et offre aux petits lecteurs un lumi­neux et senso­riel périple initia­tique au cœur de la montagne. Rencontre. 

Propos recueillis par Aude Spil­mont.

Illus­tra­tions Tom Haugo­mat, issues de l’al­bum Hors-pistes (éditions Thierry Magnier).


Les Éditions Thierry Magnier et la gale­rie Jeanne Robillard vous ont proposé une aven­ture peu commune pour un auteur : écrire après coup sur des images de l’illus­tra­teur Tom Haugo­mat. Quelle est la genèse de ce projet ?

C’est le prin­cipe très auda­cieux de la collec­tion Les Déca­drés. Les Éditions Thierry Magnier m’ont trans­mis une série d’images de Tom Haugo­mat avec l’idée de m’en empa­rer pour écrire une histoire. Il y avait beau­coup de pistes dans ce maté­riau graphique qui n’était pas ordonné. Un peu comme un enfant qui remet des images dans l’ordre, j’ai décelé des séquences qui formaient une narra­tion. En même temps, ce que j’ai beau­coup aimé dans le graphisme de Tom Haugo­mat, c’est sa dispo­ni­bi­lité pour l’ima­gi­naire. Ses images n’in­dui­saient pas un récit segmenté avec des person­nages consti­tués d’avance. Tout en travaillant sur cette matière impo­sée, j’ai ressenti une liberté d’écri­ture et une ouver­ture vers des pistes que je n’au­rais peut-être pas explo­rées seule.
 

L’his­toire que vous narrez est celle d’un jeune garçon qui va décou­vrir la montagne dans un périple aussi beau qu’é­prou­vant. Cette expé­rience a-t-elle le souffle d’un parcours initia­tique ?

Autour de cet enfant plane un drame, puisqu’il redoute qu’on lui parle de ses parents. L’homme à barbe rousse qui l’ac­com­pagne lui dit qu’il va décou­vrir dans la montagne ses volcans et ses glaciers inté­rieurs. L’en­fant est agacé par ces mots. Mais en arpen­tant ce terri­toire glacé et dange­reux, il va faire l’ex­pé­rience d’une forme de dépas­se­ment. La place du paysage dans la fiction est une ques­tion que j’ex­plore depuis plusieurs années. Le monde physique qui nous entoure est le premier que nous éprou­vons. Dans cet univers de la montagne, il prend tout son sens : le froid qui vous cisaille le visage, la soif que vous éprou­vez après avoir couru… Il y a pour moi des corres­pon­dances évidentes entre la vie inté­rieure de cet enfant et la façon dont le paysage imprime sur lui sa pulsa­tion, des sensa­tions, un mouve­ment, un imagi­naire. Le paysage est ce qui nous relie au monde et nous donne le senti­ment de notre exis­tence. L’écri­ture peut décrire ce lien orga­nique. 
 

Qu’est-ce qui vous touche dans le graphisme de Tom Haugo­mat ? Est-ce sa dimen­sion senso­rielle comme dans votre écri­ture ?

Ce qui me touche, c’est la puis­sance sonore de ses images. On entend presque le cris­se­ment des skis sur la neige et le silence de la montagne. J’aime aussi la dimen­sion ciné­ma­to­gra­phique de son graphisme, avec des focales qui se resserrent sur des détails, des moments précis et des plans larges, plus oniriques. La façon dont il dessine les silhouettes sans visage accen­tue aussi la présence des corps et des gestes dans l’es­pace. Cette dimen­sion senso­rielle de son graphisme fait effec­ti­ve­ment écho à ma démarche d’écri­ture.


Votre écri­ture se carac­té­rise aussi par une certaine rete­nue des émotions, avec des non-dits qui affleu­rent…

Cette pudeur du texte rejoint l’idée de le lais­ser raison­ner et infu­ser dans ma tête et celle du lecteur. La façon de gérer les silences me semble fonda­men­tale dans l’écri­ture. Le dialogue n’est d’ailleurs pas une zone litté­raire dans laquelle je me sens à l’aise. Pour moi, c’est un peu comme une bande-son sans images. La descrip­tion des gestes et des mouve­ments, les plages de silence sont aussi des porte-parole de nos inté­rio­ri­tés.


Vous êtes surtout connue pour vos ouvrages pour adultes, auréo­lés de nombreux prix. Comment abor­dez-vous l’écri­ture pour le jeune public ?

Lorsque j’ai remis le texte de Hors-pistes à l’édi­teur Thierry Magnier, ce qui m’a fait le plus plai­sir, c’est qu’il m’a dit : c’est vrai­ment toi. Cela ne m’in­té­resse pas de me mettre dans un régime d’écri­ture qui serait arti­fi­ciel­le­ment élaboré pour les enfants. Je ne veux pas renon­cer à une forme d’écri­ture qui est la mienne. Il s’agit plutôt de l’adap­ter. Je suis aussi très atten­tive à la narra­tion. Par le passé, j’ai été éditrice jeunesse et je veillais à ce que les images somp­tueuses des albums n’ab­sorbent pas un défi­cit d’his­toire. Je suis aussi très atta­chée à une forme sonore. J’ai des souve­nirs très forts des textes qu’on me lisait à haute voix lorsque j’étais enfant. 

Hors-pistes

De Maylis de Keran­gal et Tom Haugo­mat aux Éditions Thierry Magnier. Dès 7 ans. 16,50 €.