Besoins physio­lo­giques nutri­tion­nels, la faim, l’ap­pé­tit, la satiété sont aussi inti­me­ment liés à nos émotions et à des habi­tudes alimen­taires ancrées dans l’en­fance. Dans son dernier et passion­nant ouvrage Pourquoi j’ai faim*, la pédiatre Marie Thirion inter­roge les méca­nismes de la faim dès le plus jeune âge et met à mal bon nombre d’aber­ra­tions cultu­rel­le­ment trans­mises. Elle s’at­taque aussi aux effets dévas­ta­teurs de la nour­ri­ture chimique­ment assis­tée. Rencontre. 

Propos recueillis par Aude Spil­mont. Illus­tra­tion Mada­lena Matoso.


Qu’est-ce qui déclenche la pulsion de faim, est-ce un besoin réel de se nour­rir 3 fois par jour ?

La faim est un proces­sus extrê­me­ment complexe qui répond moins à de réels besoins éner­gé­tiques du corps qu’à des habi­tudes cultu­relles. Dans de nombreux endroits de la planète, les popu­la­tions ne mangent que deux fois par jour, parfois qu’une fois. Dans notre société, le condi­tion­ne­ment dès l’en­fance régule notre faim à certaines heures, plusieurs fois par jour. Mais cela ne veut pas dire que cela répond à une néces­sité physio­lo­gique de manger 3 fois par jour. 
 

Pour quelles raisons dites-vous que la faim est aussi liée à la peur de manquer ?

Nos ancêtres préhis­to­riques cher­chaient constam­ment de la nour­ri­ture avec cette peur de ressen­tir la vraie faim. Dans notre société d’abon­dance, nous ne manquons pas d’ali­ments, mais cette peur archaïque du manque s’en­ra­cine en nous depuis des millé­naires. Nos expres­sions popu­laires traduisent bien cette crainte : on meurt de faim, on a la dalle… Les mots de la faim nous trans­forment même en bêtes sauvages qui ont les crocs ou une faim de loup. 
Cette peur peut s’ins­crire dès la petite enfance. On sait qu’un nouveau-né qui se réveille se met biolo­gique­ment en état de panique. Ce qu’il cherche, c’est l’autre, dont il se sait dépen­dant. L’autre est cette entité globale qui va le nour­rir de lait mais aussi répondre à son besoin de succion, le câli­ner, prendre soin de lui, le bercer. Les premières semaines, pour ne pas éprou­ver cette peur du manque, le bébé a besoin d’être nourri de cette sécu­rité émotion­nelle dès qu’il se réveille. Quand il commence à se rassu­rer, et cela vient très vite, au bout d’un mois, un mois et demi, on peut lui dire d’at­tendre et espa­cer les tétées ou le bibe­ron. 
 

Il est inter­dit de quit­ter la table tant qu’on n’a pas fini son assiette, il faut ne pas se salir… Pour quelles raisons trou­vez-vous ces injonc­tions faites aux enfants néfastes ?

On passe son temps, dans les premières années de vie de l’en­fant, à l’obli­ger à aller au-delà de sa sensa­tion de faim et de satiété et après on se dit qu’il est trop gros. On lui sert des rations fixes qu’il est sommé de finir et qui ne corres­pondent pas forcé­ment à ses besoins réels, on fait du forçage à la cuillère. Pour qu’un enfant découvre ce dont il a besoin, il doit manger pour lui-même. Avec l’autre bien sûr. Mais non pas au rythme, selon la quan­tité et les moyens de l’autre. Et ce n’est pas grave si au début, l’en­fant mange avec les mains et se tartine les cheveux de nour­ri­ture parce qu’il y trouve du plai­sir. La faim, la satiété passent par une écoute de soi-même. À partir d’un certain âge, on peut dire à un enfant, « tu choi­sis la quan­tité que tu vas mettre dans ton assiette et si tu ne finis pas, la prochaine fois tu en pren­dras moins ». 
 

D’où vient cette inquié­tude des parents de l’en­fant bien nourri, trop peut-être ?

Dans l’ima­ge­rie popu­laire, la bonne mère est celle qui nour­rit beau­coup. Alors cela va du sein à gogo, du bibe­ron trop gros, des assiettes trop pleines au gigot du dimanche midi. C’est cultu­rel.
 

Apprend-on à bien se nour­rir ? Des expé­riences d’édu­ca­tion alimen­taire ont-elles entrainé des chan­ge­ments de compor­te­ments ?

Entre 1992 et 2004, une expé­rience très inté­res­sante a été menée à Fleur­baix et Laven­tie, deux villages du nord de la France, pour préve­nir l’obé­sité des enfants. Dans un premier temps, l’ac­tion a juste consisté à faire de l’édu­ca­tion nutri­tion­nelle théo­rique à l’école. Le bilan a montré que si les enfants avaient acquis des connais­sances, cela n’a eu aucun impact sur leur courbe de poids. Les six années suivantes, toute la popu­la­tion a été partie prenante pour manger concrè­te­ment mieux et bouger plus. Tout le monde s’y est mis : les parents, les clubs de sport, le boulan­ger, le super­mar­ché du coin qui a mis en avant les bons aliments et placé en haut des rayons les pâtes à tarti­ner ou les bonbons. L’im­pact a été franc, le taux des enfants en surpoids a chuté. Cette étude montre qu’il ne suffit pas d’en­sei­gner aux enfants les bonnes théo­ries nutri­tion­nelles mais de les mettre en pratique cultu­rel­le­ment.
 

La préven­tion vous semble-t-elle plus effi­cace que les régimes ?

La préven­tion est incon­tes­ta­ble­ment bien plus effi­cace. On le sait, dans 95 à 99 % selon les études, les régimes ne marchent qu’un temps et l’on devient au final plus gros qu’a­vant. En déré­glant le tissu grais­seux, les régimes peuvent induire des mala­dies. 
 

Vous dénon­cez dans votre ouvrage la nour­ri­ture chimique­ment assis­tée. La plupart des paquets de biscuits contiennent au mini­mum 20 produits chimiques, dites-vous, sans comp­ter les fruits couverts d’in­sec­ti­cides et de géli­fiants ou les viandes trai­tées pour ne pas se dégra­der trop vite. Pourquoi faut-il s’en inquié­ter ?

C’est évident que cela va être le problème des 100 prochaines années. Ces molé­cules chimiques, qui ne sont pas comes­tibles, notre corps ne sait pas les élimi­ner. Alors il les stocke dans ce qu’on appelle les graisses poubelles. Or, si à un moment donné, on touche à ces graisses poubelles, on peut s’auto-intoxiquer avec des produits chimiques qu’on a avalés plusieurs mois ou plusieurs années aupa­ra­vant. Ce phéno­mène a été décou­vert dans les années 60 lors d’une étude réali­sée par des orni­tho­logues sur des oiseaux migra­teurs. Il a été confirmé chez des humains par des méde­cins de services de réani­ma­tion. Lors de régimes, le relar­gage des produits chimiques stockés dans les graisses peut provoquer cette auto-intoxi­ca­tion. C’est vrai que pour chaque produit alimen­taire donné, les doses chimiques sont extrê­me­ment faibles, mais quand il y en a 15 dans un aliment, on ne sait pas les inter­ac­tions qu’elles peuvent avoir entre elles. Le problème est que l’in­dus­trie agroa­li­men­taire est telle­ment puis­sante qu’elle conti­nue de faire passer la chimie des aliments comme indis­pen­sable. L’in­ci­ta­tion au bio va dans le bon sens. Nous pouvons aussi garder l’ha­bi­tude de faire à la maison des petits biscuits avec des produits qu’on choi­sit plutôt que de remplir ses placards de produits de l’in­dus­trie agroa­li­men­taire.
 

Au fond, faut-il repen­ser notre rapport à la faim ?

Il me semble impor­tant de faire la distinc­tion entre la faim, qui est une pulsion, et l’ap­pé­tit, qui est un équi­libre. L’ap­pé­tit consiste à adap­ter sa prise alimen­taire en quan­tité pour être en équi­libre avec son mode de vie. Si nous bougeons beau­coup, nous avons plus besoin de manger. Si nous nous remuons peu, nous avons besoin de moins. L’ap­pé­tit est la modu­la­tion indi­vi­duelle de ce que nous mangeons en fonc­tion de nos réels besoins, de nos émotions et de notre recherche intense de satis­fac­tion. 
 
* Pourquoi j’ai faim, de la peur de manquer aux folies des régimes, du Dr Marie Thirion, pédiatre, est paru aux éditions Albin Michel.