Tous les soirs, dans l’obs­cu­rité d’un cinéma aban­donné, une fille, un garçon et un vieux tech­ni­cien se déguisent et s’in­ventent des histoires. Leurs contes – six en tout – nous entraînent dans des lieux et des époques variés. Au fin fond d’une forêt magique, où un sorcier jaloux trans­forme une belle jeune fille en biche devant les yeux de son fiancé. En Afrique, où un enfant rêvant de deve­nir un roi du tam-tam apprend que le travail et la passion importent plus que la qualité de l’ins­tru­ment. Plus le film avance et plus les sketchs s’as­som­brissent. Dans l’avant-dernier, sans doute le meilleur, le plan machia­vé­lique qu’é­cha­faude une prin­cesse pour obli­ger un pale­fre­nier d’une inté­grité irré­pro­chable à mentir para­lyse d’ef­froi. Ces contes, le cinéaste les magni­fie grâce à des dessins somp­tueux. Les person­nages en ombres chinoises contrastent avec les décors en 3D relief, un arc-en-ciel de couleurs vire­volte sur l’écran. Un spec­tacle enchan­teur. 

Critique de Laurent Djian, pour Grains de Sel n°67, été 2011.

Entre­tien avec Michel Ocelot :

Sur son bureau, Michel Ocelot a laissé traî­ner des planches des prochaines aven­tures de Kiri­kou, qu’il commente avec gour­man­dise. C’est toute­fois pour nous parler de son nouveau film, Les Contes de la nuit, que ce grand maître de l’ani­ma­tion française nous accueille. En toute simpli­cité et avec une immense géné­ro­sité.

Propos recueillis par Laurent Djian pour Grains de Sel n°67, été 2011. 

Vous aimez vous défi­nir comme un sorcier. Qu’en­ten­dez-vous par là ?

J’ai un pouvoir magique, celui de trans­for­mer une page blanche en histoire. Tout petit, déjà, j’ado­rais dessi­ner. Très jeune, j’avais créé mon propre théâtre de marion­nettes. Vers 12 ou 13 ans, je fabriquais aussi des dessins animés, que mon père proje­tait avec son appa­reil à diapo­si­tives. J’use de mon pouvoir magique pour faire du bien aux enfants et aux adultes et, je ne m’en cache pas, pour leur trans­mettre des messages. 

Quel genre de messages ? 

L’hu­ma­nité m’épuise. Toutes ces guerres, tout ce racis­me… J’ai envie de donner de l’es­poir aux gens, de trai­ter ces sujets, mais de manière décon­trac­tée, opti­miste. Par exemple, Azur et Asmar prône la tolé­rance et le mélange des cultures. Dans Les Contes de la nuit, mon dernier film, il y a autant de thèmes abor­dés que de contes. J’ai horreur du mensonge, et je le dis dans Le Garçon qui ne mentait jamais. Dans Le Loup-garou, je parle de la diffé­rence à travers cette prin­cesse qui aime ce beau cheva­lier condamné à se trans­for­mer en loup quand tombe la nuit…

Les Contes de la nuit comprennent six histoires diffé­rentes. Pourquoi avez-vous privi­lé­gié les histoires courtes ? 

Avant de connaître le succès grâce à Kiri­kou, j’ai souvent travaillé sur des formats courts. Cela me semble idéal pour l’ani­ma­tion, où il faut tout contrô­ler au vingt-quatrième de seconde. Un sculp­teur ne réflé­chit pas au poids de sa sculp­ture, il pense à la cohé­rence de son œuvre. C’est pareil pour moi. Le prochain Kiri­kou sera d’ailleurs lui aussi divisé en cinq volets bien distincts. 

Vous travaillez déjà dessus ? 

Oui, il sortira le 12 décembre 2012. Je ne voulais pas néces­sai­re­ment remettre le couvert, mais comme pour le deuxième opus, je me suis laissé convaincre par les produc­teurs. Et aussi, et surtout par les spec­ta­teurs. Je reçois des lettres des quatre coins du monde, d’Asie, du Brésil. Et même d’Alaska, où un père m’a raconté que ses enfants, pour­tant emmi­tou­flés de four­rure, se prenaient pour Kiri­kou. Souvent, on m’a dit : “Vous n’avez pas le droit d’ar­rê­ter !” Je n’ai fait qu’o­béir (rires).

Reve­nons-en aux Contes de la nuit. D’où viennent vos histoires ? 

J’en ai écrites certaines, comme Garçon tam-tam. Sinon, je reprends des contes tradi­tion­nels exis­tants, que je modi­fie bien souvent. L’Élue de la ville d’or est notam­ment un conte afri­cain que j’ai situé dans l’Amé­rique aztèque. 

Vous nous emme­nez au Moyen Âge, aux Antilles, en Afrique… Vous aimez faire voya­ger les spec­ta­teurs…

Tel un gour­mand dans une confi­se­rie, j’ai envie de décou­vrir abso­lu­ment toutes les richesses qu’offre notre planète. Et de les parta­ger. Pourquoi se priver de la beauté de la végé­ta­tion des Antilles ou de la magni­fi­cence d’un mandala rouge et bleu ornant la façade d’un palais tibé­tain ? Quel plai­sir de célé­brer la beauté !

Pourquoi conti­nuez-vous d’uti­li­ser les silhouettes noires, comme dans Princes et Prin­cesses ?

Elles ont quelque chose de magique, de pur. Avec une silhouette noire, je ne peux montrer ni les rides, ni la couleur de peau. Notre cerveau doit lui-même faire la traduc­tion de sa repré­sen­ta­tion, et cette traduc­tion procure, à mon sens, un plai­sir supplé­men­taire qu’a­vec une image colo­riée. 

Pourquoi avez-vous utilisé la 3D relief ? 

Diffi­cile aujourd’­hui, d’un point de vue commer­cial, de sortir un film d’ani­ma­tion qui ne soit pas en relief. Cette tech­nique, que j’ai utili­sée comme un jouet, m’a toute­fois renvoyé à mes débuts, quand je n’avais pas d’argent et que je fabriquais des images en relief, avec des décou­pages, des collages. 

Que repré­sente pour vous le fait de prendre, en guise de fil conduc­teur, deux enfants et un adulte qui se déguisent, qui fabriquent eux-mêmes leurs vête­ments pour racon­ter une histoire ? 

Je vais avouer un secret : si mon film pouvait donner aux enfants l’en­vie de créer, de prendre des crayons et des ciseaux, d’al­ler fouiller dans les livres pour mieux connaître les us et coutumes d’autres civi­li­sa­tions, je serais le plus heureux des hommes.