Deve­nir auto­nome est un long appren­tis­sage qui commence dès la prime enfance et se déploie plus parti­cu­liè­re­ment au moment de l’ado­les­cence. 
Quels sont les enjeux de cette éman­ci­pa­tion progres­sive du cocon fami­lial ? Comment accom­pa­gner les préado­les­cents et adoles­cents dans cette conquête de l’au­to­no­mie ? 
Décryp­tage avec Marc Zimmer­mann, pédo­psy­chiatre, chef de service au centre hospi­ta­lier Saint-Jean-de-Dieu.
 

Quels sont les grands enjeux de la conquête de l’au­to­no­mie chez l’en­fant ?

L’en­fant ne peut échap­per à cette conquête de l’au­to­no­mie. Elle va lui permettre d’agran­dir progres­si­ve­ment son espace physique et psychique et lui donner confiance en lui. L’enjeu majeur est qu’il puisse deve­nir un adulte avec sa propre iden­tité. Un bébé qui vient de naître est déjà une personne. Mais une personne en construc­tion. C’est l’ac­qui­si­tion de l’au­to­no­mie et la sépa­ra­tion progres­sive avec les parents qui vont permettre à l’en­fant de deve­nir, à l’âge adulte, un indi­vidu à part entière, qui pense et agit par lui-même. 
 

L’ac­qui­si­tion de l’au­to­no­mie passe-t-elle par des étapes clés de la petite enfance à l’ado­les­cence ?

L’ac­qui­si­tion de l’au­to­no­mie est un long proces­sus qui suit le déve­lop­pe­ment physique, affec­tif et mental de chaque enfant. Si ce proces­sus est continu, on observe effec­ti­ve­ment des paliers dans cette conquête. Vers 8/9 mois, c’est la fin de la symbiose mère-enfant et le bébé peut s’en­vi­sa­ger comme une personne. C’est ce qu’on appelle la première phase de sépa­ra­tion/indi­vi­dua­tion. Cette étape marque un grand pas vers l’au­to­no­mie. Elle est suivie, autour de 3 ans, par la période assez conflic­tuelle du « non » où plus que l’au­to­no­mie, l’en­fant teste une forme de toute-puis­sance. Suit un cycle beau­coup plus calme jusqu’à la puberté, qui appa­raît de plus en plus tôt, vers 10/11 ans. La préado­les­cence marque la deuxième grande phase du proces­sus de sépa­ra­tion/indi­vi­dua­tion. Le grand enjeu à l’ado­les­cence, c’est de savoir qui on est. Or, pour le savoir, l’ado­les­cent a besoin de prendre de la distance avec ses parents. Il est alors plus reven­di­ca­teur d’au­to­no­mie et veut être pris en compte pour lui-même. 
 

Comment se mani­feste très concrè­te­ment ce désir d’au­to­no­mie des préado­les­cents et adoles­cents ?

La première étape consiste souvent à marquer son terri­toire, son espace à soi. Beau­coup d’en­fants passent beau­coup plus de temps « enfer­més » dans leur chambre. Ce qui est égale­ment typique à la préado­les­cence, c’est ce désin­ves­tis­se­ment de la sphère fami­liale au profit du groupe de copains. L’au­to­no­mie est cepen­dant toute rela­tive, car l’ado­les­cent est dans une forme de confor­misme au groupe de pairs. La vraie affir­ma­tion de soi, d’une iden­tité propre, n’ap­pa­raît que plus tard, vers 15/17 ans. Chez les jeunes ados, une autre façon de se sépa­rer de ses parents consiste égale­ment à leur « faire la gueule ». C’est vrai­ment un grand clas­sique. Cette atti­tude n’est d’ailleurs pas propre aux ados, les adultes aussi ont tendance à se faire la gueule quand ils veulent mettre l’autre à distance. Ce désir d’au­to­no­mie se mani­feste encore par des expé­ri­men­ta­tions de tout ordre : sortir plus loin, plus tard, aller voir ailleurs… 
 

Si certains enfants mani­festent clai­re­ment leur désir d’au­to­no­mie, d’autres sont plus passifs. Faut-il s’en inquié­ter ?

Les enfants ne sont pas égaux dans le degré de matu­rité et d’au­to­no­mi­sa­tion. Chacun avance à son rythme. Je crois que la person­na­lité de l’en­fant inter­fère. Certains sont plus famille ou plus casa­niers que d’autres. Mais l’au­to­no­mie, ce n’est pas seule­ment aller vers l’ex­té­rieur, elle se joue aussi dans la façon de penser. Des enfants peuvent être assez casa­niers mais matures affec­ti­ve­ment et vifs menta­le­ment. Je crois qu’il faut s’en inquié­ter seule­ment à partir du moment où l’on sent que quelque chose empêche l’en­fant d’al­ler vers l’ex­té­rieur. Il est fréquent, par exemple, que des enfants ne veuillent pas aller dormir chez les copains parce qu’ils ont un problème d’énu­ré­sie qui persiste. On peut trou­ver une solu­tion inter­mé­diaire : invi­ter d’abord les copains chez soi. Il faut aussi s’inquié­ter dès lors qu’on perçoit un malaise qui conjugue tris­tesse, troubles de l’ap­pé­tit, troubles du sommeil et des résul­tats scolaires en berne. Dans ce cas, la consul­ta­tion d’un profes­sion­nel est recom­man­dée.
 

Les parents semblent aujourd’­hui plus atten­tifs qu’au­tre­fois à l’épa­nouis­se­ment de leurs enfants et à leurs aspi­ra­tions person­nelles. Pour autant, les enfants sont-ils vrai­ment plus auto­nomes que ne l’était la géné­ra­tion de leurs grands-parents ? 

Il y a un vrai para­doxe. Il est vrai que les parents sont aujourd’­hui plus atten­tifs qu’au­tre­fois à la construc­tion de l’en­fant comme indi­vidu. Ils sont soucieux de favo­ri­ser son auto­no­mie et son épanouis­se­ment et c’est une bonne chose. En même temps, ils sont aussi plus inquiets que ne l’étaient leurs propres parents. Il y a une ving­taine d’an­nées, il n’était pas rare de voir des petits de cinq ans aller ache­ter la baguette de pain au coin de la rue. Ce n’est plus le cas aujourd’­hui. C’est vrai que la média­ti­sa­tion des faits divers a beau­coup contri­bué à instau­rer un climat de crainte. Un autre aspect me semble impor­tant à souli­gner, aujourd’­hui plus qu’hier, les parents sont très soucieux de la réus­site de leurs enfants. Cela se traduit par une pres­sion scolaire plus forte. L’école est d’ailleurs un domaine où les parents sont moins enclins à encou­ra­ger l’au­to­no­mie de leurs enfants que dans d’autres domaines. Sans doute, le contexte de massi­fi­ca­tion scolaire et de prolon­ge­ment des études a compliqué les choses pour les parents. Quoi qu’il en soit, il me semble plus porteur de s’in­té­res­ser à ce que fait un enfant à l’école, plutôt que de faire de la scola­rité un enjeu de contrôle et d’obli­ga­tions. Chez des enfants en diffi­culté, l’école, le collège ou le lycée sont souvent vécus comme des lieux où l’on risque de se trom­per et de déce­voir. Or, la peur n’est jamais un bon guide vers l’au­to­no­mie, contrai­re­ment à l’es­prit de curio­sité.
 

Les recom­po­si­tions fami­liales influent-elles sur l’au­to­no­mi­sa­tion des enfants ?

Je crois surtout que les enfants ont tendance à en jouer lorsqu’ils ont plus d’au­to­no­mie avec l’un des parents qu’a­vec l’autre. Ils font des compa­rai­sons. Mais ce n’est pas mauvais en soi. Lorsque les enfants vont chez des copains, ils comparent aussi ce qu’il y a de mieux ou de moins bien chez les autres. Ils font le constat qu’il y a plusieurs façons d’être en tant que parents. L’im­por­tant, dans les familles recom­po­sées, est que les parents ne soient pas dans la critique de l’autre et dans le conflit.
 

Comment accom­pa­gner ses enfants dans l’ac­qui­si­tion de l’au­to­no­mie ?

En étant atten­tifs à leurs besoins, selon leur âge, leur degré de matu­rité et par le dialogue. Il faut aussi parfois inter­pré­ter les signes, c’est pour cela que je parlais des ados qui font la gueule. C’est dans cette atten­tion que l’on peut accom­pa­gner un enfant dans l’ac­qui­si­tion de l’au­to­no­mie. Cela suppose d’ac­cep­ter une certaine mise à distance, pas seule­ment physique mais aussi affec­tive et psychique. Gran­dir, c’est ainsi penser par soi-même et ne pas être le reflet de la pensée de ses parents. Accom­pa­gner un enfant dans l’au­to­no­mie néces­site néan­moins de lui donner un cadre. Un peu comme un cosmo­naute, l’en­fant a besoin d’une base. Il peut explo­rer l’es­pace mais s’il n’a pas la navette spatiale, il est perdu et peut se mettre en danger. Et ce qu’on observe chez les adoles­cents, c’est que s’ils aspirent à plus d’au­to­no­mie, ils ont aussi peur d’être aban­don­nés. Même quand ils ne sont pas d’ac­cord, ça les rassure d’avoir des parents qui tiennent bon, qui savent dire non.
 

Cela néces­site-t-il égale­ment un climat de confiance ?

Oui complè­te­ment, une forme de contrat moral. On peut même le formu­ler. L’au­to­no­mie, par défi­ni­tion, ce n’est pas l’in­dé­pen­dance du jeune adulte capable de s’as­su­mer à tous niveaux. C’est impor­tant de rappe­ler à l’en­fant que l’au­to­no­mie est octroyée par les parents parce qu’ils le pensent suffi­sam­ment respon­sable. 
 
 
Inter­view de Aude Spil­mont