C’est auréo­lée de deux prix pour sa première BD jeunesse Les Vermeilles que l’au­teure illus­tra­trice Camille Jourdy a confiné puis décon­finé dans son appar­te­ment lyon­nais. Elle revient pour Grains de Sel, sur l’his­toire de ce livre magni­fique où il est ques­tion de récit initia­tique, de nature sauvage et de petits chevaux rebelles.

Le visage fin et gracieux, la parole douce et discrète : on devine chez Camille Jourdy la petite fille qu’elle a pu être, dans le Jura de son enfance, dessi­nant tout le temps et rêvant souvent lors de ses prome­nades en forêt. Le dessin coule dans les veines de cette auteure illus­tra­trice, née dans une famille à la fibre artis­tique, avec une grand-mère qui réali­sait « de très belles gravures sur bois ».

Mais Camille, dont « la chance a été de ne pas être trop scolaire  » est la seule à en faire son métier, en passant par la pres­ti­gieuse case des Arts déco de Stras­bourg, option illus­tra­tion et bande-dessi­née. Si elle appa­raît comme quelqu’un de posé, son parcours, lui, galope et flirte tôt avec le succès puisque son projet de fin d’études, la BD Rosa­lie Blum, est édité et même adapté au cinéma par le réali­sa­teur Julien Rappe­neau.

Depuis ses débuts, Camille aime alter­ner les projets de bandes-dessi­nées adultes et d’al­bums jeunesse qu’elle écrit et illustre. Mais il faut attendre fin 2019 pour la voir donner nais­sance à sa première BD jeune public, Les Vermeilles, double­ment primée au Salon du livre jeunesse de Montreuil et au Festi­val de BD d’An­gou­lême. L’his­toire de Jo, petite fille en colère contre sa famille recom­po­sée, qui s’échappe dans la forêt où elle va aider un peuple imagi­naire malmené par un gros chat tyran­nique. Pour la racon­ter, Camille confie s’être inspi­rée de sa fille aînée : « Deve­nir mère m’a donné l’im­pres­sion de repar­cou­rir l’en­fance. J’ai pris plai­sir à lire à ma fille les livres que j’avais aimés. J’ai pris énor­mé­ment de notes, je l’ai beau­coup dessi­née, notam­ment lors de balades en forêt. C’est là que j’ai eu l’idée de cette BD.  »

Au pays des vermeilles

Estam­pillé « jeune public », Les Vermeilles parvient à toucher les lecteurs de tous âges. Il faut dire que Camille y propose son rythme graphique habi­tuel : une alter­nance de cases réali­sées à la main, certaines avec des bulles de dialogues et d’autres, plus vastes, qui laissent la place à l’illus­tra­tion seule, regor­geant de couleurs (pein­ture à l’acry­lique et aqua­relle) et de détails savou­reux. Ces magni­fiques zones de respi­ra­tion faci­litent sans doute la lecture des plus jeunes et régalent l’ima­gi­naire des tout-petits : « Un nombre incroyable de parents me disent que leur enfant de 4 ans a adoré le livre.  »

Camille a aussi l’idée d’in­ven­ter les vermeilles, ces drôles de petits chevaux colo­rés inspi­rés des figu­rines My Little Pony : « ça me plai­sait de faire de ce jouet de petite fille quelque chose de décalé, car ces vermeilles sont à la fois merveilleuses et irré­vé­ren­cieuses.  » Elle confie d’ailleurs les avoir dotées de la parole alors que le livre était déjà bien avancé : « Avec mon éditeur, nous trou­vions qu’il fallait les faire exis­ter davan­tage. Il se trouve qu’à ce moment-là, ma fille étudiait les vire­lan­gues* à l’école, je me suis dit que ce serait drôle de les faire parler de cette manière !  »

En outre, tout ce petit monde évolue dans une nature foison­nante que n’im­porte quel aven­tu­rier en herbe – qui plus est confiné pendant deux mois – rêve­rait de péné­trer : « C’est vrai que quand j’étais petite, l’aven­ture réson­nait forcé­ment avec l’idée de jouer dans la forêt, de grim­per dans les arbres, de faire des caba­nes…  »

Un peu d’Alice au pays des merveilles, de Boucle d’or et les Trois Ours : pour qui saura le remarquer, Camille ponc­tue son récit de réfé­rences : « J’avais envie de faire un livre sur l’en­fance et ce qu’il y a de merveilleux en elle, un livre qui plai­rait à mes filles et qui m’au­rait plu à moi aussi, enfant.  » En puisant dans ses souve­nirs d’en­fance et dans celle de ses filles, Camille Jourdy réus­sit à nous recon­nec­ter vermeilleu­se­ment à la nôtre.

Les Vermeilles, de Camille Jourdy, éditions Actes Sud BD. Prix : 21,50 €

*Petite phrase carac­té­ri­sée par sa diffi­culté de pronon­cia­tion ou de compré­hen­sion orale, qui donne l’im­pres­sion qu’elle est en langue étran­gère.

Décou­vrez 5 planches à colo­rier issues de la BD Les Vermeilles de Camille Jourdy – par ici

Par Clarisse Bioud