En une géné­ra­tion, tout a changé. Les enfants d’aujourd’­hui se fami­lia­risent tôt avec les écrans. Smart­phone, tablette, télé­vi­sion, console de jeux font fait partie de leur quoti­dien, à la maison ou à l’école. Faut-il s’en inquié­ter ou au contraire y voir une oppor­tu­nité d’en­ri­chir son savoir et de déve­lop­per ses rela­tions sociales ? Une spécia­liste du numé­rique, une psycho­logue et des enfants, prin­ci­paux concer­nés, donnent leur avis sur dix idées reçues.

L’épi­sode du confi­ne­ment, au prin­temps dernier, a démon­tré, à ceux qui en doutaient encore, que les écrans n’étaient pas que nocifs ou dange­reux. Ils ont permis aux enfants de garder le lien, non seule­ment avec la famille et les amis, mais aussi avec leurs ensei­gnants, nombreux à utili­ser inter­net pour échan­ger avec leurs élèves et propo­ser des exer­cices.

Notre maîtresse a mis en place un padlet. On trou­vait tout dessus, des vidéos, les dictées…”, se souvient Yasmina, élève de CM1/CM2*. Mais de nombreuses idées reçues ont la vie dure dans l’es­prit des parents. Sont-elles toutes à jeter à la corbeille ? 

1 – Les enfants sont passifs devant les écrans

NON

Devant un écran, tous les enfants semblent hypno­ti­sés. Or l’en­fant ne fait pas que regar­der : il est en train de jouer, de s’in­for­mer, de révi­ser une leçon, de parta­ger des vidéos ou des photos, d’écrire un commen­tai­re… Ses acti­vi­tés sont nombreuses.

Jouer à des jeux éduca­tifs ou inter­ac­tifs ne va pas solli­ci­ter le cerveau de la même façon qu’un dessin-animé, devant lequel l’en­fant sera forcé­ment plus passif”, précise Souad Cousi­nier-Lazaar, psycho­logue clini­cienne spécia­li­sée en psycho­trau­ma­tisme à Lyon.

Dorie Bruyas, direc­trice de l’as­so­cia­tion Fréquence Écoles et program­ma­trice de l’évé­ne­ment Super Demain (lire enca­dré), ajoute : ”Un jeu vidéo oblige à prendre des déci­sions rapi­de­ment, l’en­fant est physique­ment en tension, sur-concen­tré. Devant un dessin-animé, il vit aussi une expé­rience, les stimu­lis audi­tifs et visuels solli­citent son cerveau. Contrai­re­ment à ce que l’on croit, ça ne repose pas du tout. C’est pour cela qu’a­près il a besoin de vider son sac, de courir partout, de se bagar­rer comme les person­nages, pour s’ap­pro­prier ce qu’il a vu.

Le flux d’images peut être source d’ins­pi­ra­tion comme d’an­goisse, et d’in­com­pré­hen­sion. Il est d’ailleurs conseillé de vision­ner le film ou la vidéo en même temps que l’en­fant, voire en amont, afin de s’as­su­rer qu’au­cune image ne puisse le heur­ter, et de le ques­tion­ner après sur ce qu’il a compris et ressenti pour tirer profit de cette expé­rience.

2 – Le numé­rique rend pares­seux 

NON

Si les enfants peuvent être amenés à s’en servir pour l’école, en faisant des recherches dans le cadre d’un exposé par exemple, l’écran est avant tout pour eux un loisir. Du côté des parents, on aurait donc tendance à penser qu’ils perdent leur temps. Or cet aspect ludique peut, au contraire, les moti­ver à apprendre d’une autre manière, voire à redé­cou­vrir… le livre.

L’écran n’a jamais empê­ché un enfant de lire, même si un livre sans images demande un effort et peut en décou­ra­ger certains, note Dorie Bruyas. Parfois les ados lisent un manga décou­vert à la télé, ou Harry Potter parce qu’ils ont aimé le film. La ques­tion c’est aussi : est-ce que les parents lisent ? Si les enfants les voient lire, ils le feront plus spon­ta­né­ment.

On pour­rait aussi penser que les assis­tants vocaux, comme Alexa, vont trans­for­mer nos enfants en gros fainéants. Mais en vérité ils les obligent à formu­ler leur requête de façon intel­li­gible et précise. 

3 – Le numé­rique nuit au déve­lop­pe­ment des enfants

NON

Pour déve­lop­per sa réflexion, sa logique, apprendre le langage, à se situer dans son envi­ron­ne­ment, à explo­rer son monde inté­rieur, l’en­fant doit faire ses propres expé­riences, mettre son corps en mouve­ment, ses sens en éveil, inter­agir avec les autres.

Il est impor­tant d’équi­li­brer le temps devant l’écran et les autres acti­vi­tés (sport, lecture, jeux de société, balade, acti­vi­tés manuel­les…), pour que l’écran ne soit pas son unique source de plai­sir, conseille Souad Cousi­nier-Lazaar. Il peut vite enfer­mer l’en­fant dans une bulle, alors que la commu­ni­ca­tion et les inter­ac­tions sont des facteurs essen­tiels au bon déve­lop­pe­ment.

Que penser de l’injonc­tion du Minis­tère de la Santé, “Pas d’écrans avant trois ans, 40 minutes maxi­mum par jour de 3 à 8 ans, 1 heure après 8 ans…”, sous peine de retards de langage, de troubles du sommeil et de la concen­tra­tion ? Bon nombre de parents culpa­bi­lisent, surtout lorsque le petit dernier de la fratrie se retrouve devant un écran avec ses aînés.

Les études attes­tant des effets nocifs des écrans sur le cerveau des enfants sont nombreuses et montrent des diffi­cul­tés d’ap­pren­tis­sage, des troubles du langage, de l’at­ten­tion, du sommeil, une augmen­ta­tion de l’an­xiété, des risques de dépres­sion ou encore d’obé­sité. Mais d’autres études précisent que les conte­nus et le type d’ac­ti­vité jouent beau­coup plus que la durée passée devant l’écran. Les vidéos courtes et rapides auraient un impact sur la concen­tra­tion et la mémoire par exemple”, rapporte Souad Cousi­nier-Lazaar.

Dorie Bruyas complète : “On se doit d’ac­com­pa­gner les enfants dans leur utili­sa­tion des écrans car ils font partie de leur envi­ron­ne­ment depuis leur nais­sance. Ça ne sert à rien de les diabo­li­ser.” L’écran se révèle un formi­dable outil de socia­li­sa­tion et d’in­te­rac­tion, qui favo­rise l’ap­pren­tis­sage, la curio­sité et l’ou­ver­ture d’es­prit, dès lors que l’en­fant est guidé.

© Camille Gabert

4 – L’ac­cès au numé­rique coûte cher

OUI

Achat de maté­riel, abon­ne­ment inter­net…: l’ac­cès au numé­rique n’est pas cadeau. Ce qui explique des inéga­li­tés criantes entre les enfants, mises à jour pendant le confi­ne­ment. “Dans certaines familles, il n’y a pas d’or­di­na­teur, mais, dans le meilleur des cas, une tablette bon marché qui ne fonc­tionne pas très bien, constate Dorie Bruyas. Heureu­se­ment il y a des solu­tions écono­miques, comme l’achat de produits recon­di­tion­nés, ou des lieux où l’on apprend à répa­rer son maté­riel, comme l’Ate­lier soudé à Villeur­banne.

Quant aux parents, certains ne sont pas armés pour aider leurs enfants à navi­guer dans l’océan du numé­rique. “Le véri­table enjeu, pour moi, c’est l’ac­com­pa­gne­ment par les profes­sion­nels (ensei­gnants, anima­teurs…) qui doivent eux aussi être formés. C’est ce que nous propo­sons notam­ment dans le cadre de Super demain.” 

5 – Les tablettes à l’école, c’est gadget 

NON 

Oui la tablette c’est gadget ! affirme Dorie Bruyas. Mais c’est parce qu’on a mis la char­rue avant les boeufs en mettant cet outil à dispo­si­tion des ensei­gnants avant de défi­nir son utili­sa­tion péda­go­gique. On peut faire des choses super avec, comme le jeu de maths Matha­dor qui permet d’or­ga­ni­ser des tour­nois entre élèves, ou regar­der le corps humain de l’in­té­rieur en biolo­gie…

Intui­tive, ludique, inter­ac­tive, la tablette a tout pour plaire aux élèves et permet de s’im­pliquer de manière active et origi­nale dans la co-construc­tion des savoirs, tout parti­cu­liè­re­ment via les serious games, des jeux déve­lop­pés avec un objec­tif éduca­tif. La tablette est un outil péda­go­gique inté­res­sant, à condi­tion de ne pas en faire un objet tout puis­sant. “Il faut encou­ra­ger les enfants à utili­ser tous les supports : le clavier, l’écran tactile, les mains…”, conseille Dorie Bruyas. La diver­sité des outils, c’est la clef d’un appren­tis­sage réussi.

6 – Les réseaux sociaux, c’est dange­reux

OUI

La décou­verte des réseaux sociaux va souvent de pair avec l’ac­qui­si­tion du premier smart­phone, géné­ra­le­ment à l’ar­ri­vée au collège. Si Face­book est un truc de vieux depuis que leur grand-mère s’est créé un compte, les ados utilisent plutôt Snap­chat et TikTok pour faire des petites vidéos, se mettre en scène, danser et commen­ter.

Cybe­rhar­cè­le­ment, mauvaises influences, culte de l’image: les réseaux sociaux n’ont pas bonne presse auprès des parents. Les affaires de suicides, suite à un harcè­le­ment en ligne, incitent, c’est vrai, à la prudence. “Les réseaux permettent de discu­ter avec des gens de tous hori­zons, d’élar­gir le champ des possibles, mais ils peuvent aussi piéger les adoles­cents en pleine construc­tion de leur iden­tité”, explique Souad Cousi­nier-Lazaar.

Conti­nuel­le­ment dans la compa­rai­son, expo­sés aux juge­ments des autres, les plus fragiles peuvent perdre pied et se mettre en danger. “On observe un nouveau phéno­mène : des collé­giennes déve­loppent une anorexie mentale car elles suivent une influen­ceuse sur Insta­gram prônant minceur et sport inten­sif”.

Béné­vole au sein d’une asso­cia­tion de lutte contre le harcè­le­ment scolaire (Marion La Main Tendue), elle constate que les adoles­cents victimes de cybe­rhar­cè­le­ment n’ont pas été accom­pa­gnés dans l’usage des écrans ou des réseaux sociaux: “Il est forte­ment conseillé de ques­tion­ner son enfant, de s’in­té­res­ser aux personnes avec qui il inter­agit.”

Pour certains, la solu­tion c’est l’in­ter­dic­tion. “Je n’ai pas le droit d’avoir Insta­gram, regrette Anna, en 6e. J’ai­me­rais savoir si j’ai du talent pour la danse en postant des petites vidéos. Je verrais si elles sont vues, likées… Sans cher­cher à deve­nir une idole car c’est pour m’amu­ser avant tout.

Si l’on veut enca­drer plutôt qu’in­ter­dire, on doit rester vigi­lant : “Un chan­ge­ment de compor­te­ment et d’hu­meur, un isole­ment et un évite­ment social, doivent aler­ter les parents, déclare Souad Cousi­nier-Lazaar. L’écran peut renfor­cer des fragi­li­tés.”

Gardons à l’es­prit que sur cet espace “virtuel” tout est réel, ajoute Dorie Bruyas. Le but n’est pas de mettre nos enfants sous cloche, mais de leur donner les clefs dès l’âge de 8–10 ans, pour qu’ils utilisent au mieux ces réseaux. Il faut préser­ver leur inti­mité tout en lais­sant la place au dialogue. Mon fils sait que si quelque chose l’in­ter­pelle lorsqu’il échange sur le réseau Discord, je serais là pour lui dire ‘“là, tu vois c’est suspect’.” 

© Camille Gabert

7 – Les ados font tous la même chose sur la toile

NON

Youtube, c’est la télé des jeunes. Mais regardent-ils tous la même chose ? “Pas du tout, assure Dorie Bruyas. Une étude a montré que sur 800 enfants inter­ro­gés, il y avait 350 réponses diffé­rentes.” Il faut dire qu’entre les multiples chaînes, ils ont le choix. Finie l’époque où tout le monde regar­dait le Club Doro­thée sur TF1! En gran­dis­sant, leurs goûts s’af­firment et les tendances évoluent vite.

Moi je regarde des vidéos sur les trot­ti­nettes et sur les jeux vidéos”, déclare Lucas, en classe de 4e. Si Youtube est leur premier média social, ils utilisent aussi beau­coup Google pour toutes sortes de recherches, et s’en servent comme d’un diction­naire. “Un diction­naire, c’est tout ce qu’il y a dans Google !” confirme d’ailleurs Khalil, élève de CM1/CM2.

8 – Les ados ne s’in­forment que sur le web 

NON

Leur source d’in­for­ma­tion numéro 1 est… la télé­vi­sion! “J’écoute un peu lorsque mes parents mettent le JT le soir quand le sujet m’in­té­resse”, confirme Lucas. Entre les sites d’ac­tus, Twit­ter, Face­book, Insta­gram, l’info est partout sur le web. Mais ce n’est pas toujours la bonne. Comment iden­ti­fier des fake news, alors même que les adultes peuvent tomber dans le panneau ? Il vaut mieux cher­cher l’in­for­ma­tion avec eux sur des sites offi­ciels que les lais­ser surfer au petit bonheur la chance lorsqu’une actua­lité les inté­resse.

Il existe aussi des maga­zines très bien faits sur ce sujet, comme 1jour1actu.com (dès 7 ans) ou Les Surdoués (9–13 ans) qui démasque souvent les fake news et explique les théo­ries du complot comme celle, récente, des “platistes”, affir­mant que la Terre est plate… 

9 – Les “digi­tal natives” n’ont pas besoin de nous 

NON

Dès qu’ils ont un outil numé­rique entre les mains, nos enfants sont comme des pois­sons dans l’eau, si bien qu’on aurait tendance à se mettre en retrait. “On ne peut pas lais­ser les jeunes livrés à eux-mêmes, conteste Dorie Bruyas. Devant les écrans, ils osent, ils essaient des choses, mais ils doivent acqué­rir des compé­tences. Ils ne savent même pas comment le web arrive chez eux !

Certains se fixent eux-mêmes des limites après une mauvaise expé­rience :  “Lorsque je vais sur Google cher­cher une infor­ma­tion pour mes devoirs, ou sur un chan­teur que j’aime bien, je vois les actua­li­tés s’af­fi­cher sur la page d’ac­cueil, confie Anna, 11 ans. Je jette un oeil mais j’ai peur de tomber sur des choses qui ne sont pas pour moi, donc je reste prudente et ne lis pas dans les détails.

De son côté, Kais en CM1/CM2, témoigne: “Une fois, j’ai voulu regar­der une vidéo sur les arai­gnées et je m’en suis voulu après. Main­te­nant quand je vois une arai­gnée en vrai j’ai peur.”

10 – On peut très bien s’en sortir dans la vie sans numé­rique

NON

Vivre sans numé­rique, c’est quasi­ment mission impos­sible en 2020. Du moins à partir du collège. Pour ne pas brûler les étapes il est primor­dial de fixer des règles, comme “pas de tablette à table” ou “pas d’écran après 20 heures”. Et de faire appel aux outils conçus pour proté­ger les enfants d’une éven­tuelle addic­tion : “Lorsque je joue sur ma console, au bout d’un moment, il y a un truc qui arrête tout. Ça s’ap­pelle le contrôle paren­tal”, explique Aïssa, en CM1/CM2.

C’est ce qu’u­ti­lise aussi Estelle, maman de Lucas. “Si on n’avait pas installé le contrôle paren­tal, il passe­rait sa vie à jouer en ligne avec ses copains du collège ou à envoyer des messages sur What­sapp”. Pour vivre heureux avec les écrans, la clef c’est de ne pas en abuser.

*Merci aux élèves de CM1/CM2 de l’école élémen­taire Phili­bert Delorme (Lyon 8e) d’avoir répondu à nos ques­tions.

______________________________

Super demain, la fête des écrans

C’est sous une forme un peu diffé­rente que l’évé­ne­ment dédié au numé­rique, Super Demain, souffle ses sept bougies. Crise sani­taire oblige, les ateliers et confé­rences pour (re)décou­vrir le numé­rique, seront répar­tis en plusieurs points de la Métro­pole de Lyon (ciné­mas, théâtres, centre sociaux…), du 13 novembre au 13 décembre, afin d’évi­ter le grand rassem­ble­ment tradi­tion­nel.

Le mot d’ordre de cette “fête des écrans”, comme les plus jeunes la surnomment, ne change pas. “On combat quelques idées reçues et on explique tout le profit que l’on peut tirer des outils numé­riques, sans culpa­bi­li­ser ceux qui n’y connaissent rien”, explique Dorie Bruyas, créa­trice et program­ma­trice de Super Demain.

Ceux qui se sentent perdus, ou ont carré­ment peur du numé­rique, vont donc pouvoir trou­ver de l’aide et des réponses. Tandis que les plus à l’aise s’in­for­me­ront sur les dernières inno­va­tions et discu­te­ront de sujets d’ac­tua­lité, comme l’in­clu­sion numé­rique “car tout le monde n’est pas égal quant à l’ac­qui­si­tion de maté­riel ou de compé­tences, comme l’a montré le confi­ne­ment.”

Quant aux profes­sion­nels (anima­teurs, ensei­gnants, biblio­thé­cai­res…), ils peuvent parti­ci­per en amont à des forma­tions, télé­char­ger des fiches, des exer­ci­ces… Super Demain, c’est le rendez-vous de tous ceux qui veulent apprendre à vivre intel­li­gem­ment avec les écrans.

Tout le programme sur super­de­main.fr 

Par Gaëlle Guitard et Clarisse Bioud

© Illus­tra­tions de Camille Gabert