Inon­da­tions, chaleurs extrêmes au Canada, dernier rapport acca­blant du GIEC… Cet été, les catas­trophes ont défilé sur nos écrans et dans nos conver­sa­tions. Avec, parfois dans les parages, les enfants qui écoutent d’une oreille. Que comprennent-ils de cette réalité qui s’ins­talle dans notre quoti­dien ? Comment abor­der avec eux la ques­tion complexe et anxio­gène
du réchauf­fe­ment clima­tique ?

« Ah, c’est grave quand même.  » Discrète, la réflexion de Sean, 8 ans, devant le jour­nal télé­visé diffu­sant les feux de forêts cet été, n’a pas échappé à sa mère. Pour­tant, ce n’est pas la première fois que l’en­fant entend parler du réchauf­fe­ment clima­tique. Sensible depuis toujours à l’éco­lo­gie et parfai­te­ment docu­men­tée, Farah, sa mère, a pris très tôt la mesure de la crise et opté pour une éduca­tion proche de la nature et trans­pa­rente sur le sujet : « Il nous entend beau­coup en parler, recon­naît-elle. Ça ne l’em­pêche pas de jouer et il ne m’en parle jamais. Mais je sais que c’est dans un coin de sa tête.  »

Vif et souriant, Sean a tout d’un enfant épanoui. Dans le jardin partagé où sa maman l’em­mène régu­liè­re­ment, il préfère mener la visite, cueillir et offrir des tomates cerises plutôt que de parler d’éco­lo­gie. « Je lui ai demandé un jour s’il avait peur du chan­ge­ment clima­tique, relate pour­tant sa mère. Il m’a répondu “oui” » Sean se souvient : « J’avais entendu dans un C’est pas sorcier que si vers 2050 on n’a pas baissé nos émis­sions de carbone, le climat va atteindre + 5°C. Maman m’a dit : “N’aie pas peur, c’est possible de réduire nos émis­sions de moitié…” »

Dire la vérité et accep­ter les émotions

Claire a elle aussi fait le choix de parler du réchauf­fe­ment clima­tique à son fils : « Les sensi­bi­li­ser à ces ques­tions, c’est aussi leur dire la vérité.  » La comé­dienne Lucie Chochoy, qui a créé son premier spec­tacle pour enfant sur le sujet, la rejoint : « Choi­sir de ne pas leur en parler revient à leur mentir. Ils en enten­dront forcé­ment parler, il vaut mieux les accom­pa­gner.  » Les accom­pa­gner, c’est la raison pour laquelle Gaëlle Aubrée-Coche, psycho­logue au cabi­net Chry­sippe à Lyon, enjoint les parents au dialogue : « Ils y auront de toute façon accès, et peut-être de manière plus catas­tro­phiste, explique-t-elle. Ils peuvent entendre des choses qui les perturbent. Seuls, ils n’ont pas le recul et les outils pour appré­hen­der l’in­for­ma­tion.  » Direc­teur de l’École urbaine de Lyon spécia­liste de l’an­thro­po­cène, Michel Lussault invite lui les parents « à se poser avec les enfants les ques­tions qu’on est tous censés se poser en tant qu’a­dulte  », mais aussi à prendre conscience de leur capa­cité, plus grande qu’on ne croit, à les assu­mer : « Souvent on projette sur eux l’inquié­tude des parents, mais les enfants sont enclins à se poser des ques­tions fonda­men­tales parfois refu­sées par les adultes.  »

Alors, pour abor­der le sujet avec eux, Gaëlle Aubrée-Coche conseille une écoute active et bien­veillante : « Il faut accueillir le ques­tion­ne­ment de l’en­fant sans juge­ment ; lui expliquer les faits avec des mots simples, sans les mini­mi­ser ni les exagé­rer ; lui dire aussi que le chan­ge­ment clima­tique devient un enjeu majeur à l’échelle des pays, qu’il n’est pas seul avec ses craintes.  » Surtout, la psycho­logue invite à accep­ter ses émotions : « Il a raison d’avoir ces inquié­tudes ; c’est le monde dans lequel il va gran­dir.  » Maman d’une petite Norah qui fondit en larmes en appre­nant que seuls dix marsouins restaient sur la terre, Eline affirme : « Oui, c’est triste. Cette crise écolo­gique est profon­dé­ment triste. Mais je pense que les émotions sont impor­tantes. Elles nous donnent l’éner­gie pour nous battre, il ne faut pas les censu­rer.  » Toute­fois, « Tout dire n’est pas une bonne chose non plus, pondère Gaëlle Aubrée-Coche. Il n’est pas besoin de faire tout un déroulé sur le réchauf­fe­ment clima­tique dès que l’en­fant pose une ques­tion. On risque de lui ajou­ter des sujets d’an­goisse, parce qu’il n’est peut-être pas prêt à tout entendre.  » La psycho­logue conseille donc de doser le discours en fonc­tion de l’âge et de la sensi­bi­lité de l’en­fant. Pour Emeline Gay, membre de l’as­so­cia­tion Anciela et mère de deux petites filles, « C’est impor­tant de donner le senti­ment qu’il y a un hori­zon et qu’on n’est pas juste face à un gouffre.  » Capi­tal aussi d’après la psycho­logue : « Ne surtout pas parler d’un problème sans propo­ser une ouver­ture, mais orien­ter vers une solu­tion, montrer qu’on peut agir.  »

ouver­ture @Susie Waroude

Agir, un chemin vers l’apai­se­ment

Farah en est convain­cue : « Agir peut apai­ser l’an­xiété. Il faut propo­ser des pistes d’ac­tion à son enfant. Quand on a planté la forêt Miya­waki au parc de Parilly, Sean était super content car il sait que c’est bon pour la planète.  » Lucie Chochoy affirme elle aussi le béné­fice de « rentrer ensemble dans un cercle vertueux. On peut faire plein de choses avec son enfant : ça peut être ludique de fabriquer ses produits soi-même, de rele­ver des défis…  » Enga­gée à Lyon Climat, Eline en fait profi­ter sa fille : « Je veux lui montrer le côté festif et posi­tif qui peut naître de l’en­ga­ge­ment asso­cia­tif, pour ne pas être toujours dans le côté triste ou puni­tif, explique-t-elle. Elle a tourné dans une bande-annonce d’une marche climat où il fallait crier “On est plus chaud que le climat” et elle a adoré ça !  » Moment fami­lial et jovial par excel­lence, les marches pour le climat sont une bonne entrée en matière pour les enfants.

À l’école primaire Pierre-Termier (Lyon 8e), l’éco­lo­gie est deve­nue une véri­table culture grâce à une équipe péda­go­gique mobi­li­sée et des élèves moteurs. Chaque année, ils forment un Conseil des éco-délé­gués, qui imaginent et mènent des projets écolo­giques, comme recy­cler le papier. « Mais il ne faut pas faire des actions pour faire des actions, précise Jean-Luc Cour­voi­sier, le direc­teur de l’école. Il faut distin­guer l’éco­lo­gie super­fi­cielle – des petites actions pour se faire plai­sir – et l’éco­lo­gie profonde, qui demande de chan­ger son mode de vie.  » Une consi­dé­ra­tion qui invite à se poser la ques­tion de nos usages : de quoi ai-je vrai­ment besoin ? À quoi suis-je prêt à renon­cer ? « C’est tout un travail de réflexion avec les élèves. Ce qui nous importe, c’est qu’ils se l’ap­pro­prient pour que ça perdure ensuite dans leur vie.  »

Et pour s’ap­pro­prier les bons réflexes, de nombreuses propo­si­tions existent : des stages à la Maison de l’en­vi­ron­ne­ment ; le festi­val Agir à Lyon à visi­ter en famille en octobre, des marches clean-up, comme celles menées par l’as­so­cia­tion Randos­sage au parc de Miri­bel Jonage par exemple où adultes et enfants de tous âges ramassent les (trop nombreux) déchets trou­vés sur leur chemin. Et pour les parents, le programme Parents en tran­si­tion qu’E­me­line Gay pilote au sein d’An­ciela : « La paren­ta­lité est un moment clef qui amène à se poser des ques­tions sur le monde qu’on va lais­ser à ses enfants, témoigne-t-elle. Alors on les aide à chan­ger les habi­tudes à la maison.  » Autre piste, l’École urbaine de Lyon orga­nise en janvier la Semaine à l’École de l’an­thro­po­cène, où chacun peut s’in­for­mer via des confé­rences et ateliers, dont beau­coup pensés pour le jeune public.

100% de bien­veillance, 0% de culpa­bi­lité

Si l’an­xiété demeure, les parents peuvent aussi recou­rir à un.e psycho­logue. Et pour repé­rer l’an­xiété chez l’en­fant, Gaëlle Aubrée- Coche invite à guet­ter les éven­tuels troubles du sommeil, replis sur soi, accès de tris­tesse ou de colè­re… « Ça peut aussi appa­raître dans un dessin. Il ne vous dira pas spon­ta­né­ment qu’il est anxieux et que ce qui l’inquiète, c’est l’ave­nir du monde. Il n’en aura pas toujours conscience et parler de ce qui le préoc­cupe n’est pas évident. Il faut donc créer les condi­tions favo­rables pour que la parole émerge et profi­ter des moments privi­lé­giés autour d’un livre, d’un jeu sur les émotions, pour créer un dialogue.  »

Enfin, la psycho­logue met en garde : « Une exigence complète est anxio­gène. Il s’agit de respec­ter le rythme de l’en­fant sans lui mettre la pres­sion. Car on peut aussi provoquer un rejet.  » Eline renché­rit : « Atten­tion à la limite entre respon­sa­bi­li­ser et culpa­bi­li­ser. L’en­fant reste un enfant. S’il veut faire plus, il faut y aller, mais pas forcer.  » Malgré son éco-anxiété, Farah veut elle aussi lais­ser une place à l’in­sou­ciance : « Un jour mon fils est rentré de l’école et m’a dit : “Maman, j’ai mangé du Nutella ! Je sais que ça fait mal à la planè­te…” Je lui ai dit qu’on ne peut pas être parfait tout le temps.  » Pour s’en­ga­ger sans se juger ni s’épui­ser, Gaëlle Aubrée-Coche invite alors à diffé­ren­cier maxi­mum et opti­mum : « Notre opti­mum, c’est ce dont on est capable. Il sera haut un jour, faible un autre, et il faut le respec­ter. L’im­por­tant, c’est de tendre vers.  »

@m. sciber­ras

Des supports péda­go­giques et des exemples parlant aux enfants

Si le chan­ge­ment clima­tique a fait son entrée dans les programmes scolaires, il appar­tient encore aux ensei­gnants de l’abor­der plei­ne­ment avec leurs élèves. À l’école Pierre-Termier, Sébas­tien Nedey, profes­seur de CM1, et Mathieu Sciber­ras, CPE, s’em­parent du sujet. « On précise que le réchauf­fe­ment clima­tique est un phéno­mène natu­rel à la base, que l’ac­tion de l’Homme aggrave et accé­lère, rapporte l’en­sei­gnant. On explique ce qu’est la COP21, ce qu’il peut se passer si on ne fait rien… Les enfants sont à chaque fois très inté­res­sés.  » Pour leur rendre la chose acces­sible, ils utilisent des supports qui captent leur atten­tion, comme des dessins-animés, des docu­men­taires, mais aussi et surtout des photos de Mathieu Sciber­ras. « En tant que passionné de photo­gra­phie anima­lière, je voyage beau­coup et suis témoin de boule­ver­se­ments  », explique l’édu­ca­teur, qui rapporte de ces voyages des images et des témoi­gnages qui marquent les élèves. Des photos des îles Spiel­berg, mais aussi de la vallée de Chamo­nix, pour montrer que le réchauf­fe­ment clima­tique n’est pas qu’à l’autre bout du monde. Si les photos et récits de Mathieu Sciber­ras captivent les enfants, c’est parce qu’ils y retrouvent des figures qui leur sont proches : les animaux. « Je leur ai raconté la fois où j’ai suivi une ourse polaire et ses deux petits qui n’avaient rien mangé depuis un jour. La femelle était sque­let­tique. Ma guide m’avait dit que s’ils ne trou­vaient pas de quoi se nour­rir dans les 24 heures, les deux petits avaient peu de chance de s’en sortir  », témoigne le CPE ému. Le soir, à la maison, une petite fille a pleuré. « Les parents sont venus me voir le lende­main, se rappelle Mathieu. Quand on leur a expliqué, ils ont été touchés eux aussi. » Une approche qui révèle toute l’em­pa­thie des enfants : « Ils sont beau­coup plus préoc­cu­pés par la diffi­culté des ours polaires à se nour­rir que par les inon­da­tions à venir  », confirme Jean-Luc Cour­voi­sier, le direc­teur de l’école.
« La montée des eaux, c’est abstrait pour les enfants. Il vaut mieux porter leur atten­tion sur des choses qu’ils connaissent, comme les animaux  », valide Gaëlle Aubrée-Coche. La psycho­logue vente aussi la puis­sance des méta­phores, utili­sées dans les contes : « C’est une image qui nous parle immé­dia­te­ment, les enfants y sont très sensibles, explique-t-elle en évoquant l’exemple du coli­bri, ou l’ex­plo­ra­teur Jean-Louis Etienne qui illustre l’ef­fet de serre avec une serre de jardin. De nombreux livres, jeux de société et vidéos adap­tés à tous les âges existent aussi pour abor­der le sujet avec eux.  » Sans oublier les spec­tacles.

L’art, une approche en douceur

Dans son spec­tacle Je suis Max, la comé­dienne Lucie Chochoy souhaite montrer que les enfants, aussi petits soient-ils, peuvent parti­ci­per à inver­ser la tendance. Avec Max, ils parcourent les maux de la terre comme autant de mondes, et doivent faire les bons choix pour guérir la planète. « Par exemple, ils peuvent voter pour conti­nuer à utili­ser du plas­tique ou pas, et en fonc­tion de leur choix, on voit les consé­quences  », explique Lucie. Le spec­tacle aborde ainsi les gaz à effet de serre, les pesti­ci­des… Le tout avec humour, « pour que ça passe mieux. Le but n’est pas de les trau­ma­ti­ser. Un enfant a besoin de rêver.  »

Rêver, c’est ce que propose aussi Céto, un spec­tacle créé par des artistes plon­geurs et programmé en novembre au théâtre de la Renais­sance, à Oullins : une aven­ture dans les fonds marins, repré­sen­tés par un univers aussi merveilleux qu’é­trange, avec des formes de vie éton­nan­tes… Dans le même registre, le TNG présen­tera Au jardin des Poti­niers : « Sur une table se déploie un jardin de papier, avec des trous dans lesquels les enfants passent la tête pour regar­der vivre ce petit monde d’or­di­naire invi­sible, décrit Céline Leroux, direc­trice adjointe du théâtre. Les artistes convoquent ici l’image d’un monde fragile pour sensi­bi­li­ser les enfants à la préser­va­tion de la nature.  » Pour ces théâtres, program­mer des spec­tacles qui évoquent la ques­tion écolo­gique est primor­dial : « L’art est une approche sensible, avec une récep­tion moins anxio­gène mais qui permet une prise de conscience véri­table  », défend Marie-Hélène Felix, conseillère à la program­ma­tion jeune public à la Renais­sance. Un bon moyen aussi d’ini­tier un dialogue : « Sur ces théma­tiques qui brûlent les doigts de certains parents, les enfants attendent parfois que le débat se déclenche, assure-t-elle. Mais à la fin d’un spec­tacle, souvent ce sont les enfants qui lancent les conver­sa­tions.  »

Au musée des Confluences, l’ex­po­si­tion La Terre en héri­tage peut aussi être le point de départ d’un échange avec les enfants déjà un peu plus âgés (11 ans). Retraçant les choix de société qui ont été faits du Néoli­thique jusqu’à aujourd’­hui et qui ont mené à une crise globale, l’ex­po­si­tion retrans­crit en dispo­si­tifs inter­ac­tifs des statis­tiques pas très drôles. Alors, « on a choisi dans la conclu­sion de reve­nir sur un aspect philo­so­phique, avec des œuvres qui rappellent le lien de l’hu­main à la nature  », explique Maïnig Le Bacquer, cheffe de projet.

Anciela © Tiphaine Vasse

Se relier à la nature

Pour donner envie d’agir, et pour se ressour­cer, « l’émer­veille­ment devant la nature est central  », assure Jean-Luc Cour­voi­sier. Gaëlle Aubrée-Coche confirme : « Avant de parler du réchauf­fe­ment clima­tique à un enfant, il faut lui permettre de se déve­lop­per au contact de la nature, de mani­pu­ler la terre, porter son atten­tion sur une fleur, un insec­te… Et lui apprendre à s’ar­rê­ter.  » Pour Emeline Gay, qui a à cœur de faire courir sa fille dans l’herbe sans qu’elle ait peur des petites bêtes, « il est indis­pen­sable de recon­nec­ter les enfants au monde vivant.  » Une recon­nexion tout à fait possible en centre- ville : Farah, Emeline et Eline emmènent leurs enfants se prome­ner dans les parcs, contem­pler la faune locale, grat­ter la terre dans les jardins parta­gés, faire des marches clean-up… « Plus on les amène à aimer la nature, plus ils auront à cœur de la proté­ger, conclut Farah. Et proté­ger la biodi­ver­sité et lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique, c’est le même combat.  »

Infos pratiques

• Festi­val Agir à Lyon : le 10 octobre de 10h30 à 18h à la Maison pour tous des Rancy, Lyon 3e.
• Je suis Max : du 26 au 28 octobre à l’Es­pace Gerson, Lyon 5e. Dès 7 ans.
• Céto : le 13 novembre au théâtre de la Renais­sance, Oullins. Dès 2 ans.
• Au jardin des Poti­niers : les 20, 21, 27 et 28 novembre au TNG. Dès 7 ans.
• La Terre en héri­tage, jusqu’au 30 janvier 2022 au musée des Confluences, Lyon 2e. Dès 10 ans.

Trois outils péda­go­giques pour abor­der le réchauf­fe­ment clima­tique en famille

• Un livre : L’At­las du chan­ge­ment clima­tique, toutes les solu­tions pour agir. Galli­mard Jeunesse. Dès 9 ans. 18€.
• Un jeu de société : Sauve ta planète, jeu de cartes et de plateau. Dès 8 ans. 26,90€.
• Une vidéo : Le Chan­ge­ment clima­tique expliqué par Jamy, dispo­nible sur YouTube. Dès 7 ans.