Au début de la pièce, Nardimou écoute le conte de La Petite sirène à la radio et s’exclame : « C’est pas ça ! ». Elle va le raconter « en mieux ». Quelle histoire racontez-vous ?
Je raconte la même histoire, mais à travers ma clown, donc elle apporte une autre vision de par son langage. Elle explique que cette petite sirène, personne ne répond pas aux questions qu’elle se pose sur ce qu’est un humain ; ni ses sœurs, ni sa grand-mère…
Elle pose des questions pour grandir et on ne lui dit rien. Son monde se rétrécit, elle se retrouve grandissante dans une chambre d’ado. Elle va alors finir par en sortir et rencontrer l’Homme. Mais ce manque de réponses sur ce qu’est cette altérité, cette créature autre qui la fascine, causeront sa perte.
Car son ignorance la mène à renoncer jusqu’à sa propre identité : elle va perdre sa langue pour être auprès de cet homme dont elle ne sait rien.
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Vous posez dans cette pièce la question « qu’est ce qui fait de nous des humains ? », « qu’est ce qui fait une femme ? »
Je trouve dingue que dans ce conte, la petite sirène devienne femme parce qu’elle décide de se faire du mal. La question de devenir femme se pose en l’occurrence. Elle va finir par rencontrer l’homme et elle va le sauver : cette notion de sauver quelqu’un, c’est un amour qui n’a pas de sens et qui questionne le rapport homme-femme.
Le personnage de la grand-mère dit “elles croient toutes qu’elles l’ont sauvé ou vont le sauver” : c’est une manière pour mon clown d’extrapoler, sans vouloir être dans une politisation du conte. Car l’histoire porte déjà tout en elle.
Pourquoi avoir choisit le conte de La petite sirène et pourquoi le raconter à travers le clown ?
La métamorphose m’intéresse beaucoup : dans cette histoire, la petite sirène se transforme en écume, puis en âme… Le clown est aussi une transformation en soi. Il y a une analogie entre ces deux figures qui ont la même fascination pour le monde des humains.
Il y a aussi quelque chose d’originel dans ce conte : la petite sirène passe de l’eau à la terre, puis à l’univers. J’adore cette histoire pour ces trois étapes qui sont aussi les nôtres, car on a tous été des poissons à l’origine, avant de sortir l’eau pour vivre sur terre, et un jour on disparaitra…
C’est une sorte d’ascension, comme un lien à la vie que le clown peut questionner mieux que quiconque. Je voulais que la poésie et le fond de ce conte soit réentendu, et le clown permet ça.

Quelle scénographie pour raconter cette histoire ?
J’ai un charriot ambulant fait de bric et de broc dont je sors des éléments pour raconter l’histoire. Mais ça reste le clown qui, en parlant et avec ces quelques appuis, évoque des images.
Je voulais en revanche que quelque chose de plus contemporain vienne soutenir le récit et nous l’avons fait à travers la lumière, avec des petits éléments qui s’éclairent ça et là…
Mon approche est un clown avec une forte dramaturgie, qui parle beaucoup : il n’y a que Nardimou sur scène, dans son habit habituel, qui est pas sa peau. Mais elle va ajouter des couches sur elle durant le spectacle pour interpréter les personnages de l’histoire.
Pourquoi la figure du clown contemporain vous est-elle si chère ?
J’ai croisé enfant le clown de Catherine Germain, Arletti, et j’en suis tombée amoureuse. J’étais impressionnée par cette théâtralité… Esthétiquement aussi, c’est poétique, cette espèce de créature qui arrive sur scène… Un jour, j’ai rencontré Catherine à l’ENSATT à Lyon, et Nardimou est née.
Le clown vient d’abord du cirque : c’est pour amuser la galerie avec des gags… Mais même là, il a une place particulière : c’est celui qui vient entre les numéros faire le ménage. Dans ces moments, il rentre dans la lumière et il est ravi : il voudrait rester avec les gens, mais il se fait dégager par Mr Loyal.
Il est tout le temps celui qu’on rejette, celui qui voudrait rester, faire partie du groupe, exister. Il se casse la figure et ça fait rire tout le monde : il a un côté tragique et en même temps magnifique, car il nous dit qu’on a le droit de tomber. C’est celui qui porte l’échec par excellence, celle qu’on a pas le droit d’assumer dans la vie.
Votre pièce s’adresse aux pré-ado. Que peut apporter le clown aux jeunes ?
Notre compagnie travaille avec les adolescents depuis longtemps. Avec la Ville de Vénissieux, on a mené dans les collèges des ateliers de clowns. On travaille avec eux le jeu à travers des pièces courtes qu’on commande à des auteurs. Cela permet d’aborder plein de thématiques comme le harcèlement scolaire…
Je trouve que c’est un public génial. C’est compliqué l’adolescence ! C’est un moment de mutation – là encore – où beaucoup de questions émergent. On croit qu’on va vivre sa vie maintenant ou jamais ; il faut être dans la norme en s’habillant comme les autres…
On retrouve cette notion d’échec auquel on n’a pas le droit et que vient dynamiter le clown. Avec le clown, on peut tout faire, c’est une liberté de dingue. Le clown peut mourir, renaitre, être vieux, jeune… Il a toutes les identités possibles en lui.
La Petite (sirène), dès 11 ans. Durée : 1h10. Ven. 10 janvier à 15h au théâtre de Vénissieux / La Machinerie. Maison du Peuple, 8, boulevard Laurent-Gérin, Vénissieux. Tarif : de 12 à 19€, 8€ pour les -15 ans. Tél : 04 72 90 86 68. theatre-venissieux.fr
Mardi 14 janvier à 19h30 au théâtre La Mouche, 8 rue des Écoles, Saint-Genis-Laval. Tarif : de 12 à 18 €. Tél : 04 78 86 82 28. la-mouche.fr
