Comics américains, BD franco-belge, manga japonais… En matière de bulles, la France lit de tout. Avec 85 millions d’exemplaires vendus en 2022, la bande dessinée y représente un quart des ventes de livres. Et ce sont les enfants et les adolescents qui en sont les plus grands lecteurs.
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Selon une étude de 2022 du Centre national du livre « Les jeunes Français et la lecture », la BD devance le roman dans les lectures de loisirs des 7 -19 ans. Sur cette tranche d’âge, plus d’un lecteur sur deux en lit. En ajoutant les mangas et les comics, ils sont même 73 % – contre 64 % en 2016.
À la bibliothèque municipale (BM) de Bachut où Julie Gallerne s’occupe du fonds BD depuis 2021, la collection Jeunesse grandit d’année en année : en 2019, elle comptait 4 165 documents pour 40 294 prêts. En 2024, elle représente 5 461 documents et 55 773 prêts.
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BD Jeunesse, success story
L’appétence des enfants pour le 9e art a même fait émerger ces dernières années une nouvelle animation au sein des bibliothèques : les Clubs lecture spécialisés BD. Chaque mois, ils invitent des enfants de 8 à 12 ans à venir découvrir les dernières parutions et voter pour celles qui rejoindront le fonds Jeunesse de la bibliothèque.
Sur le modèle du club de la BM du 2e, Julie a lancé le sien en octobre 2024. « Chaque mois, les libraires de la librairie Expérience nous présentent les nouveautés. Je présélectionne une quinzaine de titres que les enfants liront pendant 1 h 30 avant de voter pour leurs préférés. Pour ce faire, ils répartissent chacun dix gommettes à leur guise ; s’ils ont eu un coup de cœur, ils peuvent mettre les dix sur une seule BD », expose Julie.
Les bandes dessinées ayant obtenu le plus gros score sont alors commandées pour rejoindre les rayons de la bibliothèque, coiffées d’un encart « Choisie par le Club BD ». Elles sont le fonds le plus emprunté du secteur Jeunesse.
Des dessins et des personnages hauts en couleur
À la librairie Expérience (Lyon 2e), la plus ancienne à Lyon qui soit consacrée à la BD, les ventes Jeunesse s’accroissent et le fonds s’agrandit lui aussi, sous les bons soins de Camille, passionnée de BD Jeunesse qui y travaille depuis 2013.
« Depuis une dizaine d’années, il y a une vraie réflexion des éditeurs qui commencent à créer leur collection Jeunesse et à vouloir aller chercher le lecteur très jeune, avec des BD sans texte, retrace la libraire. Il y a eu des cartons comme Ariol, Anatole Latuile, Mortelle Adèle, qui ont attisé l’intérêt des éditeurs, surtout avec ce phénomène en BD qui est la série. Chaque numéro de Mortelle Adèle est un gros carton. »

Avec le dessin comme porte d’entrée, plus facile à pénétrer que les pavés de texte des romans, la bande dessinée attire les enfants qui y trouvent des personnages forts de caractère, souvent du même âge qu’eux.
« Ils ont besoin d’avoir des personnages qui leur ressemblent, de partir dans l’imaginaire et de rire de situations quotidiennes, témoigne Iris Munsch, directrice artistique du Lyon BD Festival. C’est ce que fait la BD Jeunesse, qui aborde tantôt des thèmes liés à leur quotidien comme l’école, la famille ou les amis, tantôt des univers imaginaires dont les enfants sont les héros. »
Pas un « vrai livre »
Ainsi les enfants dévorent-ils les bulles. Au point que certains adultes s’inquiètent de les voir délaisser les romans. « Parfois, on entend des parents dire à leur enfant : “Ah non, pas de BD ! Choisis un vrai livre”», rapporte Julie depuis sa bibliothèque.
Dans les librairies, la même musique arrive parfois aux oreilles des libraires. « Combien de fois j’entends encore dire que la bande dessinée n’est pas un vrai livre ! », abonde Camille. C’est que, dans l’esprit de beaucoup, la BD n’a rien à voir avec la littérature.
« On imagine que, comme c’est plus facile à lire, c’est moins qualitatif ; que, comme c’est souvent du dialogue, c’est moins littéraire et qu’il y a moins d’occasions d’apprendre du vocabulaire nouveau, énumère Iris. C’est aussi un genre plus récent dont on se méfie encore un peu. »
Pas facile de gagner ses lettres de noblesse pour un média « relativement récent dans sa forme contemporaine et qui est sorti de son adolescence il y a une vingtaine d’années», confirme Olivier Jouvray. Scénariste de bande dessinée et cofondateur du Lyon BD Festival, il regrette un mépris du milieu littéraire pour la BD qu’il considère comme un sous-genre.
« Il y a la Littérature, mise en valeur par les grands prix Goncourt, et il y a les livres illustrés, pour les débiles et les enfants. Une ministre de la Culture a déclaré il n’y a pas longtemps : “C’est bien la BD pour apprendre à lire.” Tout est dit. » Un mépris qui s’exprime encore davantage à l’égard du manga, encore plus récent en France, et dont les codes sont différents de la BD franco-belge, déstabilisant les chantres des « vrais livres ».
Juste des livres pour les enfants
Parce qu’elle évoque les livres illustrés des premières lectures, la BD a longtemps été associée à l’enfance et par là dénigrée en tant que littérature.
« C’est dû à un héritage français de BD de feuilleton, avec Le journal de Spirou ou de Mickey qui publiaient des strips de gags marrants pouvant se lire “de 7 à 77 ans”, comme disait Hergé, explique Camille. Mais en fait, la BD a majoritairement été tout public et beaucoup lu par les adultes. La BD réfléchie pour un lectorat enfant, c’est très récent. Le phénomène a commencé avec les séries Titeuf, Lou !… »

Et si certains considèrent la BD comme un bon éveil à la lecture, beaucoup, comme Camille, regrettent qu’elle soit réduite à un rôle de passage vers des genres littéraires dits « hauts », tels que le roman, au lieu d’être appréciée pour sa richesse intrinsèque.
« Je ne prêche pas l’idée bête et méchante selon laquelle il faudrait faire lire aux enfants des BD pour s’entraîner en espérant qu’après ils lâchent ce truc de débilos pour lire des romans ! Si lire des BD leur met des étoiles dans les yeux tout en leur donnant envie d’explorer d’autres genres, tant mieux, mais s’ils ne lisent que des BD, c’est ok aussi. »
De son côté, Olivier invite les parents à se demander : « Pourquoi on voudrait absolument leur faire lire autre chose ? La BD, c’est du texte aussi, qui peut être complexe. Aujourd’hui, elle aborde toute sorte de sujets de manière très sérieuse, avec des formats variés. »
BD Jeunesse, une littérature à part entière
Car la BD ne se réduit pas à un album d’images et de gags. Elle peut être comique, roman graphique, d’aventure, de science-fiction, documentaire et même de vulgarisation.
Qu’elle soit scientifique (Dans la combi de Thomas Pesquet de Marion Montaigne (dès 10 ans)), sociologique (Jeux de classes de Quentin Vijoux et Julie Scheibling (dès 12 ans)) ou encore historique (La Drôle de guerre de Papi et Lucien de Fabrice Erre (dès 8 ans), elle devient alors un langage graphique qui permet d’accéder à des notions complexes, « beaucoup plus faciles à comprendre qu’un essai », taquine Olivier.
Certes, « il y a des BD commerciales qui mettent en scène des personnages de licence – adaptés de dessins animés ou de jeux vidéo et qui collent à un cahier des charges, concède Iris. Mais il y a aussi beaucoup de création, avec une grande inventivité du côté des graphismes. »
Et une jolie place pour nos talents lyonnais, comme ce succès Les Carnets de Cerise d’Aurélie Neyret, qui raconte l’histoire d’une petite fille qui rêve de devenir… romancière ! Ou encore Mikki et la traversée des mondes de Stéphane Betbeder et du dessinateur lyonnais Paul Frichet, dont le tome 2 sort début juin et qui narre les aventures d’une fillette souffrant de trouble du comportement suivant une thérapie composée de la réalité virtuelle et d’IA.

De quoi faire lire aux enfants de la bonne BD « qui va les amener à réfléchir », insiste Olivier. « Il y a des BD exigeantes dans leur manière de raconter l’histoire, dans le vocabulaire utilisé, abonde Julie. Ce n’est pas parce que le texte est dans une bulle qu’il n’est pas profond. La BD, c’est du texte et une image ; c’est un autre mode de lecture qui permet de développer plein de choses. »
Une expérience de lecture différente
Enseignant à l’école Émile Cohl, Olivier donne à ses élèves des cours de BD. Fort de ses bagages en Sciences du langage, il leur apprend tout le travail de narration et de mise en scène qu’implique l’écriture d’une bande dessinée.
« La BD, c’est l’art séquentiel, explique le spécialiste. Sa particularité est de mettre en place dans chaque case les ingrédients qui permettent au cerveau de reconstituer ce qu’il se passe entre deux cases, donnant une impression de réel et une temporalité.
C’est un travail de marionnettiste puisqu’il faut savoir manipuler des personnages et leur donner des intentions, mais aussi d’illusionniste parce qu’il faut savoir, avec des images fixes en 2D, donner l’illusion de la 3D et du mouvement. » Ainsi la BD se rejoint-elle pour l’enseignant les principes du cinéma.
Autre caractéristique : « Le texte y est découpé en petits morceaux dans des bulles et est accompagné d’un personnage qui a une expression, ou d’un schéma ou d’un dessin qui va aider à la compréhension, de la même manière qu’un interlocuteur à l’oral bouge ses mains, a des intonations, met des respirations… », ajoute Olivlier.
Une expérience de lecture différente, avec une réaction du cerveau différente : là où le pavé de texte du roman requiert une forme de concentration particulière, dans une BD, le lecteur met en relation les images et le texte, participant ainsi à la création du récit. Olivier se refuse alors à dresser une hiérarchie entre les genres littéraires, qui se valent et se complètent. D’autant plus que la BD a elle aussi son histoire.
Le riche héritage de la BD
« Le genre a évolué vers différentes formes de narration avec des auteurs·trices qui ont libéré de nouveaux langages », retrace le passionné en citant d’abord Hergé qui, avec Tintin dans les années 1930, a introduit le mouvement dans des dessins très dynamiques, puis des auteurs comme Franquin qui ont amené l’humour avec une dynamique du gag.
« Ceux-là ont construit la BD franco-belge, ponctue Olivier. Arrivent les années 60 avec de jeunes auteurs·trices qui fichent en l’air toutes les vieilles règles et brisent les tabous, faisant émerger une BD satirique, des trucs déglingués et des expérimentations graphiques. » Parmi ces hurluberlus, le magazine Métal hurlant de Moebius, Druillet et Dionnet qui font de la science-fiction et apportent de nouvelles formes de narration.
« Dans les années 90, on a toute l’équipe de la nouvelle BD – Johan Sfar, Lewis Trondheim, etc. – qui va chercher de nouvelles influences, dans les Beaux-Arts ou le dessin satirique du 19e. On a de l’expérimentation littéraire aussi avec le mouvement l’OuBaPo – ouvroir de bande dessinée potentielle, inspirée de l’OuLiPo des surréalistes. De nouveaux formats sont apparus encore avec des auteurs qui se sont inspirés du graphic novel américain pour faire le roman graphique et toucher d’autres lecteurs. »

Dernier mouvement : la BD documentaire et de vulgarisation scientifique à partir des années 2008-2010, « dont les acteurs amènent la BD sur un autre niveau et s’inspirent des Américains avec Joe Sako, reporter en BD, mais aussi d’un type de dessin jusqu’alors réservé au milieu journalistique. » Sans oublier l’énorme influence du manga « qui a introduit d’autres formes de narrations, plus longues, d’autres façons de scénariser et d’autres références graphiques. »
Un fort écosystème à Lyon
À Lyon, ville de France qui compte le plus grand nombre de librairies spécialisées BD, la bande dessinée traîne ses bulles depuis longtemps. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, les imprimeurs et éditeurs parisiens se sont installés en zone libre à Lyon où ils ont publié après-guerre beaucoup de bandes dessinées issues de la culture américaine, raconte Olivier.
Des auteurs lyonnais ont commencé à faire leur propre BD de superhéros, comme Jean Yves Mitton avec L’Archet blanc. Il y a aussi toute une BD populaire des éditions Lug qui publiait des formats poche comme Blek Le Roc de l’Italien Ciro Tota… Ça cartonnait.
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Cette culture de la BD forte à Lyon, Olivier s’emploie à la faire perdurer aux côtés de son frère Jérôme, auteur de bandes dessinées avec qui il a fondé l’Atelier KCS – un groupement d’auteurs·trices lyonnais·es – et d’autres fondu·es de BD avec qui il a créé en 2004 L’Épicerie Séquentielle pour valoriser le 9e art sur le territoire, notamment grâce au Lyon BD Festival né en 2005 à la Croix-Rousse.
Également structure d’auto-édition participative, l’association publie depuis 2015 Les Rues de Lyon sur l’histoire locale (tout public dès 10 ans), aujourd’hui imprimée à 4 500 exemplaires.
Rencontrer les auteurs locaux
Cette année, L’Épicerie lance en plus une revue documentaire pour les enfants (dès 6 ans), Rue des Gones, qui s’intéresse au fonctionnement de la ville de Lyon. « Sur un rythme saisonnier, on va aborder plusieurs thématiques à partir de questions d’enfants comme “Qui conduit les métros automatiques ? Qui allume les lampadaires ? Qui est le chef de la ville ?” », détaille Olivier.
L’objet se présentera dans un format A4 de BD qui se déplie en A3 pour rentrer dans le sujet, avec au dos une grande illustration-résumé en poster. Le premier numéro, portant sur la Poste, sortira en octobre.

Militant pour une bande dessinée locale et populaire, Olivier Jouvray insiste sur « lien direct entre auteurs et lecteurs, qui permet leurs rencontres et de désacraliser les auteurs ». C’est encore plus vrai pour les enfants pour lesquels la rencontre avec un auteur crée « une expérience émotionnelle au-delà du bouquin, qui leur donne toujours plus envie de lire, des BD ou n’importe quel livre. »
Ainsi le Lyon BD Festival se tourne-t-il de plus en plus vers les enfants, pour valoriser la lecture auprès des plus jeunes et la création Jeunesse. Et concocte déjà pour l’édition 2026 un Prix de la BD Jeunesse.
Prochain Club BD du Bachut : samedi 14 juin de 10h à 13h, puis reprise en septembre 2025. De 8 à 12 ans. Gratuit, sur inscription en ligne : bm-lyon.fr, rubrique « Les rendez-vous » (sélectionner la bibliothèque). Médiathèque du Bachut, Lyon 8e. Contacts : 04 78 78 12 12. [email protected]
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