Metteur en scène, auteur, comé­dien, le nouveau direc­teur du Festi­val d’Avi­gnon vient lire une série de contes aux Assises inter­na­tio­nales du roman de Lyon. L’oc­ca­sion d’évoquer la place toute parti­cu­lière qu’il accorde aux textes des frères Grimm. 

Par Blan­dine Dauvi­laire.

• Qu’al­lez-vous lire aux Assises inter­na­tio­nales du roman ?

J’ai choisi les contes de Grimm que j’ai moi-même adap­tés : La Jeune Fille, le diable et le moulin et L’Eau de la vie.

• Pourquoi cet atta­che­ment aux textes des frères Grimm ?

Parce qu’ils sont parmi les plus grands textes de l’hu­ma­nité, ils sont essen­tiels. Aussi parce qu’ils ne s’adressent pas direc­te­ment aux enfants. Parce que j’ai travaillé énor­mé­ment sur le roman­tisme alle­mand et qu’ils en sont une des origines. Enfin, parce que leur style est telle­ment épuré qu’il permet des adap­ta­tions très très diverses.

• Pensez-vous que ces textes parlent encore au public d’aujourd’­hui ?

Ce sont des textes éter­nels qui parle­ront toujours au public, comme Eschyle et Shakes­peare. Ils ont rejoint le panthéon des écri­vains essen­tiels de l’hu­ma­nité. 

Et les images fortes qui s’en dégagent vous inspirent mani­fes­te­ment…

Oui, parce que souvent dans ces contes-là, qui sont des contes plus initia­tiques que moraux, la cruauté raconte aussi la violence qui est faite à l’en­fant. Je trouve que c’est un sujet impor­tant. Quand on fait du théâtre pour les enfants, il faut accep­ter de leur dire des choses graves, des choses essen­tielles. Parler aux enfants de la souf­france de l’en­fant me semble une des vertus du théâtre.

Les pièces que vous avez montées à partir de ces textes-là s’adressent à tous sans être édul­co­rées…

Le but est juste­ment de parler aux enfants de la violence, de la mort, du travail, de la violence sociale, de la soli­tude et même du désir, c’est de ça dont ils ont besoin. Il faut les mettre sur le même plan d’in­tel­li­gence que les adultes, mais quelque­fois avec une néces­sité encore plus grande, et avec une soif et un émer­veille­ment certai­ne­ment plus grands. C’est toujours une chance pour un artiste de s’adres­ser aux enfants, une chance de se rappro­cher de soi-même et de retrou­ver l’en­fance qu’on a perdue.

C’est égale­ment plus diffi­ci­le…

Oui, c’est très exigeant et diffi­cile. Je dirais qu’un spec­tacle pour enfants doit avoir une sorte de perfec­tion, parce que les enfants qui viennent au théâtre voient souvent leur premier spec­tacle, donc on a un rôle consi­dé­rable, on est peut-être à l’ori­gine d’une voca­tion.

Juste­ment, en tant que nouveau direc­teur du Festi­val d’Avi­gnon, vous avez décidé d’en­voyer un signal fort au public et aux insti­tu­tions, en propo­sant un cycle jeune public dans un lieu qui lui sera dédié…

Il y aura trois spec­tacles pour enfants dans le festi­val et ils seront joués à la chapelle des Péni­tents Blancs. Ce sont trois pièces contem­po­raines : Falstafe de Valère Nova­rina ; Même les cheva­liers tombent dans l’ou­bli de Gustave Akakpo, mis en scène par Matthieu Roy, et La Jeune Fille, le diable et le moulin que j’ai recréée. C’est une manière de montrer au public que le théâtre reste popu­laire, car le théâtre pour enfants est néces­sai­re­ment du théâtre popu­laire, c’est syno­nyme. Et puis il y a un vecteur social impor­tant, car les enfants peuvent faire venir un public de parents qui ne vien­drait pas au théâtre.

Vous présen­te­rez une nouvelle version de la pièce La Jeune Fille, le diable et le moulin que vous avez écrite et mise en scène d’après les frères Grimm…

C’est une version très diffé­rente, beau­coup plus légère, elle aura d’ailleurs aussi pour voca­tion de tour­ner dans des lieux qui ne sont pas forcé­ment des lieux de théâtre, ce sera aussi beau­coup plus musi­cal. 

Le texte de Gustave Akakpo, Même les cheva­liers tombent dans l’ou­bli, sera mis en scène par Matthieu Roy…

La pièce parle à la fois de l’iden­tité noir/blanc et de l’iden­tité garçon/fille, d’une petite fille blanche qui voudrait être un cheva­lier noir… Cette pièce s’adresse aux enfants dans la construc­tion de leur iden­tité : qu’est-ce que c’est être noir, être blanc, est-ce que ça veut dire quelque chose ? Est-ce qu’on peut se sentir noir quand on est blanc, blanc quand on est noir ? Est-ce qu’on peut se sentir un garçon quand on est une fille, une fille quand on est un garçon ? C’est un très beau sujet. C’est un texte qui récon­ci­lie, qui donne de l’es­poir.

Et Falstafe, avec un e…

C’est une pièce de Valère Nova­rina qui n’était pas pour les enfants, mais que Lazare Herson-Maca­rel a adap­tée et mise en scène pour eux. Je pense que ça tient beau­coup de la jouis­sance de la langue, mais aussi du person­nage de Falstafe, qui est une sorte de clown, qui ressemble à l’en­fant dans son impos­si­bi­lité à deve­nir adulte en quelque sorte. L’idée de présen­ter Nova­rina aux enfants me plai­sait beau­coup, parce qu’on pense que c’est un auteur diffi­cile ou élitiste, alors que je pense que c’est un auteur profon­dé­ment popu­laire.

• Le geste fort de votre program­ma­tion va confor­ter d’autres actions en faveur du jeune public, comme le lance­ment de La Belle saison avec l’en­fance et la jeunesse, dont le coup d’en­voi sera donné pendant le Festi­val d’Avi­gnon…

Je me réjouis toujours quand on fait des choses dans ce domaine et quand le théâtre jeune public a plus de recon­nais­sance et de moyens, je pense que c’est extrê­me­ment impor­tant. On doit conti­nuel­le­ment envoyer des signes au public, parce qu’on lutte contre des phéno­mènes d’au­toex­clu­sion. Ce ne sont pas simple­ment des problèmes finan­ciers, il y a toutes sortes de résis­tances chez un indi­vidu pour ne pas aller au théâtre et pour se priver de cette joie-là.

À quel âge avez-vous décou­vert le théâtre ?

Extrê­me­ment tard ! J’étais dans une région où il n’y avait pas beau­coup de théâtre (la Côte d’Azur). Ce qui a été fonda­men­tal, c’est qu’en classe de 4e, il y a eu un atelier théâtre avec un profes­seur de français très mili­tant, qui a invité des acteurs à travailler dans l’éta­blis­se­ment où j’étais, qui n’était pas un collège facile. Et ça je crois que ça a vrai­ment changé ma vie. C’est pour ça que je crois toujours à l’ac­tion sociale. Je crois que ça sauve des vies.

Qu’a­vez-vous envie de dire aux enfants comme aux adultes pour leur donner envie de venir au Festi­val d’Avi­gnon cet été ?

Il ne faut pas se priver des belles choses !