« Avec humour, on peut parler de choses très dures aux enfants »

Pauline Hercule et Pierre Germain, de la compa­gnie Germ36, montent pour la première fois en France Ce que vit le rhino­cé­ros, une pièce jeune public du drama­turge alle­mand Jens Raschke. En situant son action dans le zoo qui bordait le camp de concen­tra­tion de Buchen­wald, sans jamais le nommer, elle inter­roge nos compor­te­ments face à l’injus­tice. Nous les avons rencon­trés en pleine répé­ti­tion.

Comment êtes-vous tombés sur le texte de Jens Raschke? 

Pauline Hercule : Quand les théâtres étaient fermés en 2021, le théâtre de la Croix-Rousse nous a ouvert ses portes en tant que jeune compa­gnie. Au même moment, nous sommes tombés sur le texte de Raschke dans le cadre des Jour­nées de Lyon des Auteurs de théâtre, dont je suis la direc­trice artis­tique. Chaque année, on reçoit 400 textes et on en sélec­tionne cinq qui seront publiés. Le Rhino­cé­ros fait partie des lauréats 2022. Pierre Germain : Nous avons été sidé­rés par ce texte… Il est excep­tion­nel !

Alors qu’elle s’adresse au jeune public, la pièce parle d’un sujet très lourd. Comment avez-vous fixé l’âge à partir duquel les enfants peuvent la voir? 

Pauline : On a mis 10 ans, parce qu’en CM2 on traite les grands conflits du XXe siècle. En Alle­magne, où elle a été énor­mé­ment jouée, la pièce est acces­sible dès 9 ans, parce que le sujet de la Shoah est abordé plus tôt à l’école. 

Pierre : On a testé la pièce devant des CM2 et des 6e et ça s’est très bien passé. C’est assez touchant parce qu’ils sont plus sur l’his­toire de l’ours qui a perdu sa maman. Ils n’ont pas la mémoire de l’ex­ter­mi­na­tion et des camps de concen­tra­tion, ils ne se prennent pas tout ça dans la figure ! Ils ne voient pas les mêmes choses que les 3e qui, avec la Seconde Guerre mondiale au programme, sont plus dans l’ana­lyse.

Tout de même, comment ne pas les effrayer? 

Pauline : On ne contex­tua­lise pas le camp de concen­tra­tion. Notre idée, c’est vrai­ment de dire que c’est une injus­tice comme il y en a plein d’autres aujourd’­hui. Et que fait-on face à cette injus­tice ? Que fait-on face aux migrants qui traversent la Médi­ter­ra­née ? Que fait-on face aux clochards dans la rue? 

Pierre : On n’est fina­le­ment pas très loin des contes du XVIIe siècle qui étaient atroces, avec des ogres pédo­cri­mi­nels, comme dans Le Petit Poucet ! La pièce raconte notre monde sur le mode de la fable. Ça ne doit pas être la messe : on peut parler de choses très dures avec humour, ça fait partie de la tragé­die humaine. C’est pourquoi je demande beau­coup aux comé­diens de sourire en jouant.

Le public est placé en U autour de la scène. Pourquoi avoir opté pour cette scéno­gra­phie en cercle? 

Pierre : Le cercle, c’est la fosse aux ours, c’est le zoo, c’est aussi l’arène. Mais c’est aussi l’An­tiquité parce que main­te­nant, ces grandes horreurs euro­péennes commencent à entrer dans une forme d’An­tiquité. 

Pauline : Il y a aussi cette histoire du regard indi­vi­duel ou collec­tif qu’on porte sur l’hor­reur. Il faut que le spec­ta­teur puisse à la fois voir la pièce et être vu en train de la regar­der. On est tous dans le même bateau, face à cette injus­tice. 

L’his­toire se découpe en deux : celle des narra­teurs qui inter­viennent au début, puis régu­liè­re­ment au cours de la pièce, et celle des animaux du zoo. Qui sont ces narra­teurs, en fait? 

Pauline : C’est la ques­tion : qui sont-ils? On a beau­coup travaillé sur la façon d’abor­der l’his­toire. La scéno­gra­phie nous a aidés : assez vite, on a eu quatre blocs au sol qui repré­sentent les points de vue des quatre animaux, mais qui sont aussi les ruines de ce qui s’est passé. On s’est dit qu’il fallait partir de là : les narra­teurs cherchent, trouvent un bloc, se disent « Ah là, il y avait une chemi­née » et redé­couvrent l’his­toi­re… 

Pierre : Ils sont comme des archéo­logues qui essaient de comprendre pourquoi des gens, fina­le­ment comme eux, sont tombés du côté des bour­reaux. Fran­che­ment, qu’est-ce qui s’est passé en 39–45? Parce que c’est réel­le­ment hallu­ci­nant ! 

Les animaux ont d’ailleurs des compor­te­ments très humains… 

Pauline : Oui, il n’y a pas de héros. Tous les person­nages ont des enjeux. Même Papa Babouin, qui passe un peu plus pour un méchant : tout bête­ment, il a une femme et des enfants qu’il cherche à proté­ger. 

Chaque repré­sen­ta­tion du Rhino­cé­ros sera suivie d’un « bord de scène » avec une média­trice du CHRD… 

Pierre : Oui, ce parte­na­riat a été mis en place par le théâtre de la Croix-Rousse. Après le spec­tacle, on peut discu­ter avec une spécia­liste de ce qu’é­tait réel­le­ment un camp de concen­tra­tion. Au début j’ai eu peur car, nous, on ne fait pas du tout un truc sur le devoir de mémoire. Mais les équipes du CHRD, qui sont venues voir les répé­ti­tions, ont très bien compris que c’est une fiction.  

La Cie Germ36, du théâtre au collège

Cela fait déjà six ans que Pauline Hercule et Pierre Germain inter­viennent au collège Aimé-Césaire de Vaulx-en-Velin, sur les temps péri­sco­laires. Mais depuis septembre, grâce à l’éner­gie du profes­seur de français Domi­nique Notar­gia­como et au soutien de la cheffe d’éta­blis­se­ment, ces heures de théâtre sont inté­grées dans l’em­ploi du temps de certains élèves de 6e et de 5e , faisant de l’éta­blis­se­ment vaudais le premier collège à « classes à horaires aména­gés théâtre » du Rhône. Cela se traduit par 200 heures d’in­ter­ven­tion de la compa­gnie Germ36 dans l’éta­blis­se­ment, et 12 heures du profes­seur de français dédiées au théâtre chaque semaine. Concrè­te­ment, les élèves des classes « théâtre » ont deux heures de pratique et une heure de théo­rie par semaine. D’ici trois ou quatre ans, tous les niveaux du collège pour­raient être concer­nés par cette classe théâtre. « On y tient beau­coup, ce n’est pas de l’ac­tion cultu­relle pour boucher des trous, ça a du sens! » affirme Pierre Germain.

Article rédigé par Clarisse Bioud • Photo d’ou­ver­ture : © Susie Waroude