Courant avril, la compa­gnie de théâtre d’im­pro­vi­sa­tion Et-Compa­gnie part monter un chapi­teau à la fron­tière polo­naise avec l’Ukraine. Ce Théâtre de la Joie espère offrir un temps de répit chaleu­reux aux enfants réfu­giés, avec des petits spec­tacles. Yves Roffi, direc­teur artis­tique d’Et-Compa­gnie, nous livre les détails de ce grand projet.

Comment avez-vous eu l’idée de ce théâtre au plus près des enfants ukrai­niens ?
J’ai un enfant de 3 ans et quand j’ai commencé à regar­der à la télé­vi­sion ce qui se passait en Ukraine, j’ai vu une maman tenir son enfant de 3 ans dans les bras et ça a provoqué chez moi un choc émotion­nel. J’ai commencé à travailler avec des docteurs en psycho­lo­gie infan­tile, spécia­listes du syndrome post-trau­ma­tique, qui ont confirmé mon intui­tion : il faut prendre en charge ces enfants le plus tôt possible ! C’est pour ça qu’on va essayer d’être le plus proche de la fron­tière. Avec le chapi­teau, on va créer un sas émotion­nel, qui est vital pour les enfants. Ils vont voir un petit spec­tacle, qui va leur permettre de libé­rer leur capa­cité à rire. Ensuite, quand ils vont reprendre un bus pour plusieurs heures, au lieu de deman­der « il est où papa ? », ils pour­ront parler avec leur maman, leurs grands-parents, du spec­tacle qu’ils ont vu.

Ce projet cible avant tout les enfants…
Notre cible prin­ci­pale, ce sont les 2–6 ans. Aux plus grands, on peut expliquer, racon­ter. À partir de 6 ans, on peut commen­cer à comprendre ce qu’est le temps par exemple. Avant 6 ans, le présent est éter­nel. C’est pourquoi les spec­tacles pour enfants sont souvent sans paroles et poétiques.

Qu’al­lez-vous leur propo­ser sous le chapi­teau ?
L’im­por­tant, c’est que les artistes fassent ce qu’ils savent faire. On ne va pas construire de spec­tacle spéci­fique. Il faut imagi­ner une yourte colo­rée avec une grande porte ouverte, et à l’in­té­rieur des cous­sins où les enfants et les mamans peuvent s’as­seoir ensemble. Ce sera comme le ventre d’une maman : un endroit chaleu­reux, rassu­rant et poétique. Elle pourra accueillir vingt personnes qui pour­ront tour­ner comme elles veulent. On va leur propo­ser des petites formes de 5 à 15 minutes, car leur capa­cité de concen­tra­tion est réduite, surtout dans ce contexte-là. Il pourra y avoir de la musique, pour son côté univer­sel et parti­ci­pa­tif à travers la danse… On espère avoir aussi des artistes ukrai­niens qui racon­te­ront des histoires.

Quand partez-vous, à combien et pour quelle durée ?
L’objec­tif est d’être là-bas avant la fin du mois d’avril. On sera huit béné­voles : six artistes qui se relaient sous le chapi­teau toute la jour­née, une personne à la logis­tique et une autre qui sert de relais tech­nique et photo­gra­phique pour couvrir l’événe­ment. On fera partir des équipes en rota­tion, car on sera face à un public trau­ma­tisé mais trau­ma­ti­sant. Une équipe restera cinq jours sur place, puis une autre vien­dra la rempla­cer, l’idée étant de ne pas avoir de creux dans la program­ma­tion.

Les artistes seront-ils accom­pa­gnés sur le plan psycho­lo­gique ?
Oui, on a une cellule psycho­lo­gique, compo­sée de trois spécia­listes, qui leur dira comment bien faire avec les enfants et comment se proté­ger eux-mêmes. Ils auront aussi un débrief à leur retour.

Comment finan­cez-vous le projet ?
Pour ce premier départ, on utilise les 5 000 euros dont dispose la compa­gnie. Pendant la période Covid, on n’a pas dépensé trop d’argent. On avait cette somme-là, autant que ça soit utilisé, c’est fina­le­ment de l’argent public, les théâtres et les compa­gnies n’ont pas été trop mal proté­gés. Mais ensuite, on va lancer une campagne de dons grand public, monter des dossiers de subven­tion… On aura besoin d’argent : le budget que j’ai prévu pour tenir deux mois est de 30 000 euros… si on arrive à avoir des billets d’avion gratuits !

De quoi avez-vous besoin aujourd’­hui ?
De visi­bi­lité, et surtout de 30 artistes, sensibles aux enfants. Plus, ce serait trop parce qu’il faut qu’on les forme psycho­lo­gique­ment. Moins, ce ne serait pas effi­cace, car on ne peut pas deman­der à des artistes profes­sion­nels de nous donner trop de jours.

Compre­nez-vous qu’on puisse poin­ter une inéga­lité de trai­te­ment entre les réfu­giés de pays en guerre ?
On a eu beau­coup de retours en ce sens. La seule réponse qu’on peut offrir actuel­le­ment, c’est qu’on pour­rait très bien être en Syrie, mais que si on y était, on ne pour­rait pas être en Ukraine ! On ne fait pas de concur­rence des causes. Il y a 10 ans, j’au­rais pu réagir aux images de la guerre en Syrie, mais je n’avais alors pas d’en­fant. C’est égoïste, oui ! Pourquoi en Ukraine, parce que c’est main­te­nant, et que j’ai des contacts là-bas, c’est plus facile, il n’y a pas besoin de visa. La vérité, c’est qu’à l’heure actuelle, l’Ukraine, c’est 10 millions de dépla­cés, c’est du jamais vu !

Infos pratiques

Pour rejoindre le projet et avoir plus d’in­for­ma­tions : [email protected]­proet­com­pa­gnie.com

Article rédigé par Clarisse Bioud • Photo d’ou­ver­ture : © kif-kif.org / Carol Arnaud