Scène classique dans les couloirs de la maternelle : un enfant, quatre ans tout au plus, chante à tue-tête sa comptine préférée dont il a réinventé la moitié des paroles. Le parent dans son sillage a les oreilles qui bourdonnent, mais il laisse faire et il a raison : le corps du marmot en a besoin. Ce geste spontané, universel, que tous les enfants font avant même de savoir lire, la science commence à en mesurer la profondeur. Orthophonistes, musicothérapeutes et autres professionnels paramédicaux regardent le chant de l’enfant avec des yeux nouveaux, comme un outil de développement à part entière. Voire comme une urgence.
C’est le cas de la musicothérapeute Marjolaine Suchel. Cette ancienne professeure de violon et enseignante au collège a choisi, il y a quatre ans, de « se tourner vers le soin. » Dans son cabinet à Sainte-Foy-lès-Lyon, elle reçoit des patients de tous âges – des bébés prématurés aux personnes âgées atteintes d’Alzheimer, en passant par de jeunes adultes en reconstruction après un traumatisme crânien. Le chant est partout dans sa pratique. Et pour cause : « La pratique musicale favorise les apprentissages scolaires, l’écriture, les mathématiques, détaille la musicothérapeute. Pour les enfants dyslexiques, deux heures de musique par semaine – grâce au travail sur le rythme – peuvent réduire considérablement les troubles. »
Derrière ce constat, il y a une réalité neurologique. Pour Marjolaine Suchel, quand un enfant chante, son cerveau s’emballe dans le bon sens : les neurones se synchronisent, s’alimentent les uns les autres. Intelligence cognitive, sociale, motrice et émotionnelle : tout cela se met en mouvement en simultané. D’ailleurs, « les musiciens sont de meilleurs lecteurs, de meilleurs linguistes », souligne la thérapeute.
Développer sa propre identité sonore
La biologie, elle aussi, entre en jeu. Le chant déclenche la production de dopamine – le fameux neurotransmetteur du kiff ! – et d’ocytocine qui est l’hormone du bonheur. Ce n’est pas anodin : chanter ne fait pas que du bien ; chanter crée du lien. « Quand on chante avec quelqu’un, on accorde, au sens propre comme au figuré, pointe Marjolaine Suchel. Ça stimule la concentration, l’anticipation, l’entraide. Et ça améliore l’humeur ! » En somme, une chorale qui se la donne n’est pas qu’une jolie image : c’est un organisme vivant, qui coopère.
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Tout cela commence très tôt, bien avant la crèche. Dans la matrice maternelle, l’enfant baigne dans un univers sonore qui lui est propre. « On a tous une identité sonore, affirme Marjolaine Suchel. Elle nous caractérise même avant la naissance. » La voix maternelle chantée joue un rôle crucial chez les bébés prématurés : elle facilite les liens d’attachement, soutient les interactions précoces. On a là « un parler-chanté qui contribue à l’établissement du lien et à la construction de l’identité du bébé. » Le gazouillis en retour – ce premier freestyle vocal de bébé – n’est donc jamais un hasard. C’est déjà une réponse.
Le chant, le meilleur des médicaments
À Saint-Genis-les-Ollières, l’orthophoniste Élodie Merlaud est arrivée aux mêmes convictions. Également diplômée chanteuse du Conservatoire, elle s’est ensuite spécialisée en laryngophoniatrie – la médecine de la voix – avant de devenir vocologiste, une pratique qui consiste à accompagner chacun dans le travail et le développement de sa voix, hors du cadre médical strict. « J’ai toujours voulu faire le pont entre mes deux diplômes », confie-t-elle. Dans son cabinet dédié à la rééducation vocale, ce qu’elle observe au fil des consultations, dessine un portrait préoccupant de notre rapport collectif à la voix.
« Jusqu’à l’âge de trois ans, les enfants respirent naturellement : le diaphragme monte et descend, le souffle est libre, explique-t-elle. Après cet âge, chez 60 %, ce mécanisme s’inverse. » La faute au stress scolaire qui crispe le corps et perturbe la respiration, juge la vocologiste. Ce basculement physiologique n’est pas anodin : c’est le signe d’une mise sous pression insidieuse – et le chant, qui a besoin de souffle, en est souvent la première victime. « Mon rôle, c’est de maintenir la joie du chant. Et d’aller à contre-courant d’une tendance qui enfonce les gens dans le silence : « tais-toi, tu chantes faux, tu parles trop fort ». »
Trouver sa voix
Car un enfant, rappelle Élodie Merlaud, est naturellement fait pour la voix : « En règle générale, il sait encore crier sans se faire mal. Il a de la voix ! » Pour autant, le stress peut affecter cette voix juvénile. Les petits patients qui poussent la porte de son cabinet souffrent souvent de nodules ou de kystes sur les cordes vocales – conséquences d’une tension chronique. D’autres viennent parce qu’ils sont paralysés à l’idée de réciter une poésie en classe ou de participer à la chorale de l’école. « Ils sont demandeurs parce qu’ils en souffrent », constate-t-elle. L’objectif n’est donc pas la performance, mais l’expression.
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Une nuance capitale pour Élodie Merlaud : « Musculairement, un enfant ne peut pas produire une voix puissante. Il ne faut pas lui demander d’imiter l’adulte – il a sa voix propre. » En chant lyrique, on ne travaille pas la voix avant 18 ou 20 ans. Le vouloir trop tôt, c’est risquer de l’abîmer. En matière de fragilité, la mue des garçons est une période particulièrement délicate, entre douze et dix-sept ans. Certains n’arrivant pas à muer seuls, Élodie Merlaud les accompagne avec des jeux vocaux, des glissandos, des vocalises légères. « L’objectif, c’est de comprendre sa nouvelle voix », conclut-elle.
Laissez-les chanter
Ces analyses de terrain trouvent un écho puissant dans la recherche académique. Dans leur ouvrage La Symphonie neuronale — Pourquoi la musique est indispensable au cerveau, les neuroscientifiques Emmanuel Bigand et Barbara Tillmann démontrent que la pratique musicale et chantée restructure littéralement le cerveau en développement : elle renforce les connexions entre les zones du langage, de la mémoire et des émotions, améliore les capacités d’attention et de mémorisation, et développe ce qu’ils ont intitulé la « plasticité cérébrale ».
Moralité : chanter et musicaliser l’éducation n’est pas un luxe culturel. C’est un levier cognitif trop longtemps sous-estimé. Alors, la prochaine fois que la petite dernière hurlera du Louane sous la douche, il faudra résister à l’envie de tambouriner à la porte pour que cesse cette folie. Elle ne chante pas faux. Elle chante libre. Et c’est exactement là que tout commence et peut finir à Bercy, sait-on jamais.
« Tu chantes faux. » Et si justement c’était faux ?
Une jeune fille en avait assez qu’on lui dise qu’elle chantait faux. Quand elle a poussé la porte du cabinet d’Élodie Merlaud, elle n’avait qu’une demande : aimer sa voix. « Je me sens comme un petit bonhomme tout gribouillé, avec une voix brouillon », avait-elle alors confié à l’orthophoniste. Une image saisissante, mais loin d’être un cas isolé. Combien de personnes osent encore chanter après qu’un adulte leur a lancé, souvent dès l’enfance : « Tu chantes comme une casserole » ? Cette phrase, prononcée à la chorale de l’école ou dans une salle de classe, peut suffire à faire taire une voix pour des décennies.
Élodie Merlaud en sait quelque chose… À quinze ans, alors qu’elle chantait devant sa classe, une professeure de solfège lui a lancé : « Je ne comprends pas comment tu peux être élève en chant : tu chantes faux. » Une seule phrase, restée gravée. La réalité médicale est pourtant encourageante. Seule une infime minorité souffre de dysmusie, un trouble cognitif congénital qui affecte la perception des hauteurs sonores.
La musicothérapeute Marjolaine Suchel le confirme : « Oui, ce sont des cas d’amusie, sinon c’est soit un manque de confiance, un manque d’entraînement, et surtout un manque d’écoute. Écouter et enregistrer la note ou la mélodie, puis la reproduire résout ces problèmes. » Après plusieurs mois de travail, la patiente d’Élodie Merlaud chante juste. Parfois, elle donne des frissons à son orthophoniste. Elle se décrit désormais comme « un bonhomme grand et bien défini ».
Par Antoine Allègre
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