L’enfant court chercher son livre sur Les Douze Travaux d’Hercule, trop enthousiaste à l’idée de nous en lire quelques aventures. « Tu veux laquelle : Le Lion de Némée ? L’Hydre de Lerne ? La Biche de Cérynie ? » À 6 ans, Baptiste est passionné par la mythologie grecque. Dans le jardin où nous le rencontrons, il nous raconte un tas de mythes qu’il connaît par cœur.
« Il a découvert la mythologie avec la boîte à histoires Lunii et il est devenu obnubilé, raconte Claire, sa maman. Il a fallu que je me nivelle pour suivre, car je n’y connaissais rien ! » Leur voisin Liam, 9 ans et tout aussi fan, nous a rejoints : leur passion commune a lié d’amitié les deux enfants.
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Comme eux, Justine, 9 ans, et sa petite sœur Olivia, 6 ans, nourrissent une fascination pour ces histoires antiques. Ensemble, elles lisent des livres sur le sujet, jouent au jeu des 7 familles tiré de leur coffret Les Héros grecs, écoutent des mythes sur la Lunii ou sur le podcast Papoushe et Petit-Pouce…
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« Les dieux c’est infini, ils sont tous de la même famille », nous enseigne Olivia. « Par exemple, Déméter, c’est la sœur de Zeus et même s’il est marié à Héra, ils ont une fille ensemble : Perséphone », continue sa sœur. « Hermès c’est le demi-frère d’Athéna, ajoute Olivia. Et l’autre demi-frère, c’est Arès, le fils de Zeus et Héra, le vrai… »
On l’avoue, on est un peu perdu, et impressionné par la fine connaissance qu’ont ces enfants de cette tyrannique généalogie. « Elles sont capables de me dire toutes les relations entre les dieux, confirme Delphine, leur maman. Au Louvre, elles nous faisaient carrément la visite guidée. Il y a un plaisir des enfants à expliquer tout ça aux parents. »
Un univers fantastique peuplé de super-héros
Mais qu’est-ce qui les passionne tant dans ces vieilles légendes de plus de 2500 ans ? « Les histoires ! s’exclament en chœur les deux sœurs. Parce que parfois elles sont rigolotes, parfois elles sont tristes, ou bizarres… »
Avec sa ribambelle de dieux et de déesses, ses intrigues extravagantes et ses incroyables créatures, la mythologie grecque offre un univers foisonnant qui n’a rien à envier aux séries fantastiques d’aujourd’hui et dont on ne fait jamais le tour. Pour Liam, « C’est magique : il y a des épées, les dieux ont des pouvoirs; il y a Zeus qui a la foudre, Poséidon qui contrôle l’océan… »

Maniant les éléments, partant à l’aventure ou pétrifiant leurs ennemis d’un regard, les personnages des mythes grecs rappellent un peu les super-hero·ïnes de Marvel ou de Disney. Ils les détrônent même: entre un Disney et un livre sur la mythologie, Baptiste choisira le livre, assure sa mère.
« J’aime pas trop Marvel, je trouve qu’il y a trop de guerre, expédie aussi l’intéressé. Dans la mythologie, il y en a aussi, mais ça me passionne plus. » Les contes pour enfants non plus, jugés trop classiques et pas assez imaginatifs, n’arrivent pas à la cheville des mythes grecs aux yeux de Justine et Olivia. Non, ce qu’elles aiment dans les mythes, c’est que « ça nous raconte d’où vient le monde ».
L’origine des choses
Les yeux plein d’étoiles de Baptiste ne disent pas autre chose quand il nous raconte théâtralement : « Ce qui me passionne surtout dans la mythologie, c’est le début du monde : le chaos ! Il a donné naissance à Gaïa la terre, et après elle a formé Ouranos, le ciel couronné d’étoiles… » Le Petit Chaperon rouge peut aller se rhabiller.
Autrice du célèbre Feuilleton d’Hermès très étudié dans les écoles – auquel ont succédé Le Feuilleton de Thésée, d’Ulysse et d’Artémis – et lyonnaise de naissance, Murielle Szac analyse cette préférence : « Les contes n’expliquent pas l’origine des choses, alors que les mythes tentent de comprendre comment est né le monde. Le conte a des soubassements psychanalytiques, là où le mythe se situe au niveau du symbolique : en ceci, il nous propose des espaces de projection et une porte ouverte à l’imaginaire. »
Cette fascination des enfants pour l’origine des choses, c’est ce qui anime Ludivine Machado. Guide conférencière, elle concocte des visites contées en famille sur la mythologie qu’elle propose au Musée des Beaux-Arts de Lyon avec l’association LudiLyon et au musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal :
« Je raconte souvent l’histoire d’Arachné, une mortelle qui défie Athéna, déesse de l’artisanat, en se disant meilleure tisseuse qu’elle. S’ensuit alors un concours : Arachné gagne. Furax, Athéna la transforme en araignée. D’où le terme “arachnophobe”. Là, les enfants s’exclament : “Aaaah !” Quand ils ont cette révélation, c’est génial. »
Par des histoires très imagées ancrées dans l’inconscient collectif, les mythes donnent ainsi une explication fabuleuse aux phénomènes qui nous entourent. Liam n’est pas dupe : pour lui, les Grecs ont inventé tout ça pour justifier ce qu’ils voyaient. « Ils se sont demandé d’où vient l’orage, donc ils ont cherché une théorie : c’est la colère de Zeus… » Ce qui, pour autant, ne l’empêche pas de trouver les mythes « un poil plus réalistes que les contes. »
Des dieux qui nous ressemblent
C’est que s’ils sont fabuleux, peuplés de faunes, de minotaures et de chiens à trois têtes, les mythes grecs regorgent aussi d’histoires de fratries et de « héros qui cherchent leurs pères », comme l’analyse Murielle Szac. Une vaste épopée familiale, avec ses côtés sombres, à laquelle les enfants peuvent s’identifier et qui permet même, d’après la maman de Baptiste, « d’autoriser des pensées pas trop avouables qu’ils traversent eux aussi, comme “j’aime pas mon frère” ou “j’aime pas ma mère” ».
Ainsi drapés dans cette profondeur, les dieux et déesses semblent plus proches des enfants que nombre de héros manichéens trop parfaits. « Ce sont des personnages un peu magiques, mais au fond ils nous ressemblent : ils se disputent, ils sont jaloux… », pointe Justine.

« Ce qui fait beaucoup rire les enfants en visite, poursuit Ludivine, c’est que les dieux et déesses ont plein de défauts ; ils s’énervent, ils font des gaffes… Même Zeus, le roi des dieux, est plein de faiblesses. On peut être un dieu et traîner des casseroles : c’est plus rigolo et plus réaliste. » Murielle Szac confirme : « Les enfants aiment qu’on les prenne au sérieux. Or, les dieux et les déesses ont cette complexité du bien, du mal… En ceci, ils sont tout à fait humains. » Pour elle, la mythologie est bien plus qu’une histoire de super-héros :
« Ce qui est passionnant, ce n’est pas seulement les histoires fabuleuses, les monstres, les aventures. C’est aussi que les mythes répondent à des questions fondamentales que nous nous posons tous et qui rejoignent les questionnements existentiels des enfants : l’origine du bien et du mal ; la vie, la mort ; est-ce que mes parents m’aiment… Si on raconte la mythologie en en faisant un truc de cape et d’épée, on passe à côté. Mais si on raconte les mythes aux enfants avec la puissance qu’ils ont en eux, tous les super-héros sont pliés ! »
Pas des histoires pour les bébés
Pas question alors d’édulcorer les mythes, comme a pu le faire Disney avec les contes : dans leur complexité morale proprement humaine réside tout l’intérêt des enfants. « C’est pas des légendes pour les bébés ! », revendique d’ailleurs Olivia, du haut de ses 6 ans. Ludivine l’a bien compris : lors de ses visites, elle ne cache pas les choses, mais elle va plus ou moins en profondeur dans l’histoire.
Notamment avec le mythe d’Orphée, dont la femme Eurydice meurt et descend aux enfers : « Avec des 6 ans et moins, je préviens : “Attention, l’histoire finit mal.” En général, ils adorent, parce que les histoires Bisounours, ça va cinq minutes ; ils aiment bien quand c’est un peu trash ! » Elle raconte alors le mythe, jusqu’au moment fatidique où Orphée se retourne, perdant définitivement Eurydice.
« Quand je leur demande quelle histoire ils ont préféré, c’est toujours celle d’Orphée, la plus triste et la plus gore. »
Ludivine
«Avec des plus âgés, je leur dis qu’il y a une suite qui est encore pire. Là, ils s’écrient: “On veut savoir !”» Alors elle raconte : de retour dans le monde des vivants, Orphée, en deuil, repousse les avances de toutes les femmes. Lassées d’être éconduites, elles le déchiquettent et sèment ses morceaux aux quatre vents pour qu’il ne puisse jamais rejoindre sa femme au Royaume des morts. « Les 7-11 ans adorent quand tu leur dis : “Une tête par ci, un bras par là…”, rapporte Ludivine. Bien sûr, il y a une manière de le raconter. »
Et les enfants en effet ne semblent nullement traumatisés : leur histoire préférée est toujours celle d’Orphée, « la plus triste et la plus gore. » Pour Murielle Szac, il ne faut pas minimiser leur capacité à saisir le sens profond de ces mythes : « Quand je rencontre mes jeunes lecteurs, ils me posent tout de suite les questions essentielles : “Pourquoi Orphée n’a pas fait confiance à Eurydice ?” »
Une violence symbolique mise à distance
Mais alors, faut-il tout leur raconter des mythes grecs, même lorsque les dieux perpétuent meurtres et violences ? Si certains passages ont pu donner des cauchemars à Liam, ils ne l’ont en rien dissuadé de poursuivre ses lectures ; Baptiste, lui, a peur des Titans, mais nullement du mythe d’Héraclès, son favori : « Héra, elle déteste Héraclès, alors elle le pousse à assassiner sa famille ! », s’exclame-t-il.
Une histoire d’infanticide et de féminicide qui a d’abord laissé sa mère perplexe. « Mais au final, dans sa tête, c’est un mythe, relativise-t-elle, donc il y a ce côté : si j’y crois, ça existe ; si j’y crois pas, ça n’existe pas. Ça lui permet d’aller explorer les émotions en sécurité. Les enfants sont souvent débordés par leurs émotions, notamment la colère, et voir des dieux débordés par leur colère, qui incarnent ces émotions, ça leur permet de les traverser. On ne juge pas ce qui est bien et mal, il n’y a pas de morale… »

Pour Ludivine, le mythe a enfin l’avantage d’avoir plusieurs niveaux de lecture, dans lesquels on peut entrer ou non. Comme pour l’histoire de Danaé : « Jupiter, pour séduire Danaé, se transforme en pluie d’or dont il est dit qu’elle “pénètre”, à la suite de quoi Danaé tombe enceinte. En fait, cette pluie d’or, c’est une manière de représenter le viol. Mais les enfants, eux, voient le premier niveau de lecture. »
Ainsi nature métaphorique du mythe a le don de raconter la violence en la mettant à distance sans amoindrir sa puissance philosophique. Offrant par là de passionnants débats : « Ils invitent à se poser la question du mal : “Ah, c’est pas bien, ah, c’est pas normal…” Ça permet d’ouvrir des espaces de discussion en famille ». « J’ai des souvenirs de grands débats sur certains mythes avec Justine et Olivia, rapporte en effet leur mère. Je trouve que ça suscite des discussions en famille et on peut en parler longtemps. »
Des mythes encore bien vivants
Si bien que plus de 2500 ans après avoir été inventés, les mythes grecs sont encore racontés. Intégrés par les Romains, résistant à l’avènement de la religion chrétienne, ils innervent les bases de notre culture: la langue française, les symboles qui sous-tendent notre imaginaire collectif et même les fables que l’on apprend à l’école. « Le Corbeau et le Renard est inspiré d’une fable d’Ésope, révèle Ludivine. Beaucoup de fables de La Fontaine s’inspirent de son œuvre. C’est réadapté avec une petite morale chrétienne, mais ça a toujours la même vocation : montrer aux gens quelles sont nos faiblesses. »
Les mythes grecs infusent aussi dans la culture populaire grand public, comme dans Harry Potter où Ludivine trouve de nombreuses références mythologiques : « Le professeur McGonagall s’appelle Minerva et c’est la prof de métamorphoses ; Touffu, le chien à trois têtes que les héros endorment avec une harpe fait référence à Cerbère qu’Orphée endort grâce à sa lyre… », liste la conférencière qui en a tiré la visite thématique Harry Potterus pour LudiLyon.
« Pourquoi, 3000 ans après, on continue à raconter ces histoires ? Parce qu’elles portent en elles des questionnements qui nous parlent encore aujourd’hui, conclut Murielle Szac. Les mythes grecs sont extrêmement contemporains. »
Les femmes dans la mythologie
Kidnappées, sujettes à des viols symboliques, les femmes des mythes grecs sont-elles d’éternelles victimes de la violence des dieux ? « En tant que maman, au début je me disais : “Oh là là, la place de la femme dans la mythologie n’est pas extraordinaire, est-ce que je vais devoir sous-titrer ?” », témoigne Claire.
Liam concède : « Dans la mythologie grecque, les dieux ont un rôle un tout petit peu plus important. Mais les femmes sont aussi importantes : il y a Héra, la reine des dieux, et Artémis qui est trop forte… » Justine, elle, rappelle dans un sourire triomphant : « Artémis, elle a tué des géants et Arès, il a pas réussi ! »
En 2023, à la demande du ministère de l’Éducation nationale, Murielle Szac a écrit une adaptation de L’Odyssée d’Homère qui met en lumière les femmes de cette aventure. Dans la foulée, elle publie pour les adultes L’Odyssée des femmes, une relecture féministe des mythes. « Il y a une grande place des femmes dans la mythologie, elles ont de fortes personnalités et des rôles clés, affirme l’autrice.
Sans Artémis, Thésée serait encore dans son labyrinthe ; Ulysse a de la chance de croiser Calypso et Cirsée. En réalité, Pénélope n’est pas une nunuche derrière sa tapisserie : elle est la garante de la mémoire et du retour du héros… Elles ne sont pas victimes ces femmes, et même quand elles le sont, elles résistent, voire elles se vengent. »
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