À la tête de l’École des parents et des pros de la petite enfance, le psycha­na­lyste et sophro­logue lyon­nais Pascal Blan­chard a lancé, dès le début du confi­ne­ment, une hotline gratuite et anonyme pour les parents en diffi­cul­tés.

Vous avez créé la hotline “Je craque, j’ap­pelle” trois jours après le début du confi­ne­ment. Qu’est-ce qui a motivé cette déci­sion ?

L’École des parents et des pros de la petite enfance, fondée il y a deux ans, travaille prin­ci­pa­le­ment sur la notion de coédu­ca­tion entre les parents et les profes­sion­nels de l’ac­cueil de jeunes enfants car il est fonda­men­tal que les enfants béné­fi­cient de cette cohé­sion pour s’ins­crire dans une sécu­ri­sa­tion affec­tive stable.

En temps normal, notre voca­tion est de répondre à des ques­tions telle que “comment accom­pa­gner mon enfant dans l’ap­pren­tis­sage de la propreté sans qu’elle soit source de stress”, par exemple. Or, dès le premier jour du confi­ne­ment, on a vu arri­ver des ques­tions qui n’étaient pas du tout du même ordre. C’était: “Comment je fais ?”, et 90% des appels prove­naient de mères isolées, confi­nées parfois dans des espaces rela­ti­ve­ment réduits, avec des enfants à gérer, leur télé­tra­vail, et une masse de travail scolaire qui les a débor­dées. 

Comment se passe la prise en charge télé­pho­nique ?

Tous les “écou­tants” sont des experts théra­peutes et profes­sion­nels de la petite enfance béné­voles, que j’ai formés à la cellule de crise. Quand le parent envoie un e-mail sur notre hotline, il est recon­tacté dans les six heures pour conve­nir d’un échange télé­pho­nique.

Dès le début de l’ap­pel, un cadre d’une heure de conver­sa­tion est posé. L’écou­tant prend en charge l’ap­pe­lant et décide avec lui de la stra­té­gie mise en place. Certains parents sont suivis sur cinq entre­tiens, d’autres ont besoin d’un seul appel. On ferme un dossier quand on consi­dère que la situa­tion est sous contrôle de la part des parents. 

Que disiez-vous aux parents dépas­sés par la classe à la maison ?

Dès la première semaine de confi­ne­ment, la classe à la maison a été la pomme de discorde dans beau­coup de familles. Je leur disais que ne pas faire la tota­lité des devoirs pendant deux mois n’al­lait pas rendre les enfants idiots. L’im­por­tant, en cette période, est de veiller au climat fami­lial. Si les devoirs sont sources de conflits, il faut les allé­ger, voire les négli­ger et en profi­ter pour revoir les bases : avec un petit, refaire l’al­pha­bet, de la calli­gra­phie…

Pour les plus grands : j’ai eu une maman en diffi­cul­tés avec son fils en 5e, qui a fini par négo­cier avec lui de se consa­crer unique­ment aux verbes anglais irré­gu­liers et de lais­ser tomber le reste. Ça a marché ! Il est fonda­men­tal de préser­ver le climat fami­lial car c’est là-dessus que l’en­fant s’ap­puie pour se sécu­ri­ser affec­ti­ve­ment, surtout pendant une période comme celle-là. Le climat fami­lial est le terreau dans lequel pousse l’es­time de soi, fonda­men­tal pour tout être humain.

La classe à la maison était-elle le seul sujet abordé ?

Non, au bout d’un moment, les appels étaient en lien avec tout. Beau­coup de parents nous disaient que la situa­tion leur échap­pait et que l’édu­ca­tion posi­tive dans laquelle ils s’étaient enga­gés jusqu’a­lors ne marchait plus.

Or, un parent qui entre dans une zone de stress impor­tant conta­mine son enfant, qui avant 7–8 ans, n’a pas la capa­cité cogni­tive de gérer son stress seul. On arrive à une situa­tion inex­tri­cable où parent et enfant se conta­minent mutuel­le­ment. Le taux d’an­xiété augmente jusqu’au moment où tout le monde est débordé : ça finit en conflit, avec parfois des déra­pages.

Que dites-vous à ces parents en détresse ?

Atten­tion, nous ne faisons pas de théra­pie indi­vi­duelle, mais du soutien, de l’écoute bien­veillante. D’abord, on décul­pa­bi­lise le parent. Nous recon­nais­sons que sa situa­tion est très incon­for­table, et qu’il n’est pas un mauvais parent mais un être humain réagis­sant sous le coup de l’émo­tion car son envi­ron­ne­ment est très anxio­gène. Nous lui disons que la bien­veillance, c’est ce qu’il est en train de faire : nous appe­ler pour nous dire “Tout m’échappe, aidez-moi”.

Ensuite, on lui explique pourquoi sa réac­tion est normale. Ce qui nour­rit l’an­xiété, c’est l’in­cer­ti­tude liée à la situa­tion où l’ave­nir est complè­te­ment bouché. L’être humain est fait pour pouvoir se proje­ter. Et puis, nous sommes des êtres de commu­ni­ca­tion, nous exis­tons par l’in­te­rac­tion sociale : l’am­pu­ta­tion sociale créée par le confi­ne­ment a fait que les gens se sont retrou­vés face à quelque chose qu’ils ne savaient pas gérer. Tout le monde a tenu en serrant les dents.

Les choses se sont-elles arran­gées avec le décon­fi­ne­ment du 11 mai ?

Pas du tout! Le 11 mai a eu un effet extrê­me­ment pervers parce qu’on a tous attendu cette date et puis… rien! Les écoles accueillent en nombre réduit, certaines assis­tantes mater­nelles ne reprennent pas le travail parce qu’elles ont peur, on demande aux person­nels de crèches d’ap­pliquer la distan­cia­tion sociale et de porter des masques mais ce sont des mesures anti­no­miques avec l’ac­cueil des 0–3 ans.

Un enfant qui n’est pas pris dans les bras ne peut pas se sécu­ri­ser sur le plan affec­tif. Le 11 mai n’est pas la fin d’une aven­ture, on est en plein dedans ! On reçoit d’ailleurs aujourd’­hui énor­mé­ment d’ap­pels de gens qui commencent à souf­frir d’un syndrome de stress post-trau­ma­tique.

Pourquoi ?

Parce que nous nous sommes imaginé collec­ti­ve­ment que le gros du drame était le confi­ne­ment, mais pas du tout : c’était simple­ment une phase. Lorsqu’on est confronté à quelque chose de très agres­sif dans notre envi­ron­ne­ment, comme un froid extrême par exemple, on tient en serrant les dents. Et puis, lorsque l’at­mo­sphère se réchauffe, on voit que l’on peut se détendre, et c’est pendant cette phase de détente psychique que le syndrome post-trau­ma­tique appa­raît.

La phase de décon­fi­ne­ment n’est pas rassu­rante : on ne peut pas se dire que le drame est fini. Ce qui met tout le monde dans une situa­tion d’ex­trême fragi­lité psychique. C’est là que nous sommes vigi­lants car les enfants sont direc­te­ment reliés à l’état émotion­nel des adultes qui les prennent en charge.

Des pédo­psy­chiatres et ensei­gnants ont pu dire que certains enfants n’avaient litté­ra­le­ment pas mis le nez dehors pendant le confi­ne­ment. L’avez-vous constaté, vous aussi ?

Oui, beau­coup. Pendant le confi­ne­ment, la première ques­tion que nous posions aux parents était de savoir comment ils géraient leur heure de sortie quoti­dienne. Et beau­coup nous répon­daient qu’ils ne sortaient pas ou très très peu.

Or, l’ac­ti­vité physique est un moyen de décharge fonda­men­tal dont les enfants ont besoin. On leur disait alors de sortir leur enfant, même simple­ment sur le trot­toir en face de chez eux, pour les faire courir, sauter, grim­per, crier… Les parents nous remer­ciaient après.

Quel regard portez-vous sur la réou­ver­ture des écoles et des crèches ?

Je peux entendre les argu­ments sociaux et écono­miques du gouver­ne­ment… Mais sur le terrain, on constate que, faute de temps et de moyen, on n’a pas mis en place les choses comme elles auraient dû l’être. Beau­coup de profes­sion­nelles (assis­tantes mater­nelles et employées de crèche) sont actuel­le­ment en grande diffi­culté car elles n’ont pas reçu de masques.

Je comprends que certains parents aient préféré ne pas remettre leur enfant à la crèche ou à l’école car ce qui est fonda­men­tal, encore une fois, c’est la conta­mi­na­tion émotion­nelle : si le parent n’est pas tranquille avec l’idée de remettre son enfant à l’école ou à la crèche et si celui-ci n’est pas accueilli dans des condi­tions émotion­nelles correctes – c’est-à-dire par des profes­sion­nelles qui ne sont pas stres­sées à l’idée de les accueillir – , c’est l’en­fant qui en paiera les consé­quences.

Qu’en­ten­dez-vous par là ?

On n’a pas le droit de les soumettre à ça parce que c’est déter­mi­nant pour ce qu’ils seront plus tard. N’ou­blions pas que la société de demain, ce sont nos enfants qui vont la faire. Il ne faut pas négli­ger ce qu’on vient de vivre, ça restera un trau­ma­tisme.

On en parlera comme de la grande crise sani­taire de 2020 dans les livres d’his­toire. C’est un peu comme nos parents, qui étaient très jeunes pendant la guerre, et qui ont été les héri­tiers du trau­ma­tisme de leurs parents qui eux l’avaient vrai­ment vécue. 

Que pensez-vous de la situa­tion des ados ?

Nos ados sont proba­ble­ment ceux qui ont le plus souf­fert du confi­ne­ment. Un ado est un enfant qui n’en est plus vrai­ment un, c’est un indi­vidu qui a un pied dans le monde des adultes et l’autre encore dans l’en­fance. Pour que son adoles­cence se passe bien, il a besoin de se dési­den­ti­fier du parent pour s’éman­ci­per de la pensée des adultes et se faire une iden­tité propre.

Et ça passe par la socia­li­sa­tion avec ses congé­nères : l’ado a besoin de ses copains ! Le fait de ne pas avoir pu se mêler avec eux pendant deux mois a dû être un manque psychique énorme.

Votre hotline a-t-elle voca­tion à durer tant que tous les enfants ne sont pas retour­nés à l’école, en crèche ou chez leur assis­tante mater­nelle ?

Oui, jusqu’à la fin du mois de juin. Il y a quand même moins d’ap­pels que pendant le confi­ne­ment et certains béné­voles reprennent le chemin de leur cabi­net.

Mais sachez que sous l’égide de la mairie du 5e arron­dis­se­ment, où est instal­lée L’École des parents et des pros de la petite enfance, une nouvelle hotline dont nous nous occu­pons est égale­ment en place et elle s’adresse aussi à tous les parents.

Hotline “Je craque, j’ap­pelle” acces­sible par e-mail : [email protected]­le­co­le­des­pa­rents.com

Hotline mairie du 5e : mairie5.soutien­pe­ti­teen­fan­[email protected]­mai­rie-lyon.fr

Plus d’in­fos sur L’École des parents et des pros de la petite enfance : leco­le­des­pa­rents.com / Face­book : L’école des parents et des pros de la petite enfance. Photo : © DR

Propos recueillis par Clarisse Bioud