Aux abords de la gare d’Albigny-sur-Saône, une fresque sur un pan de mur annonce la présence dans les parages de Don Mateo, reconnaissable avec sa ligne graphique sur fond blanc. Rendant hommage à Kiki, une collègue enseignante décédée cette année, l’œuvre réalisée cet été par l’artiste urbain avait ému les habitants.
S’il a commencé à Lyon avec des collages sauvages faits de nuit, Don Mateo peint aujourd’hui au grand jour et sous l’adhésion des Albignolais·es, parmi lesquel·les il s’est installé en 2020 après la naissance de sa fille.
En face d’une école d’où résonnent les cris des enfants, il y a son atelier, où il crée trois jours par semaine, lorsqu’il n’enseigne pas les arts plastiques dans un collège de Saint-Didier-au-Mont-d’Or. « Ici, c’est un peu la grotte, c’est là où tout se passe, présente l’artiste en désignant les toiles entassées les unes sur les autres. Quand je commence à peindre, je ne sais plus ce qu’il se passe dehors.
Mais j’ai aussi besoin d’être connecté aux autres. Au collège, c’est plein de bruit et de monde, et très stimulant. » Un équilibre entre bazar fécond et concentration à l’image du personnage, qui cache derrière son calme et des réponses réfléchies une jeunesse moins sage.
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L’école de la rue
« J’ai toujours été un peu contre, de base. Même dans le street art, je nage un peu à contre-courant », reconnaît l’artiste dont le travail minimaliste tranche avec les tendances immersives de l’art urbain, où l’impératif instagrammable oblitère parfois l’origine du street art « qui, à la base, dénonce la publicité », rappelle le quadra qui, ado, s’était pris de passion pour les mouvements underground comme le hip-hop.
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Dans son Jura natal, il traînait alors la rue tout jeune avec sa bande, et a fait son premier graffiti à 12 ans, pour lequel il s’est fait choper. « Ça m’a calmé un moment », concède-t-il. Pas assez puisque quinze ans plus tard, voilà l’artiste qui récidive à Lyon, où il débarque en 2010 après une année en Espagne et des études aux Beaux-Arts de Besançon. « J’ai commencé par coller un portrait en bas de chez moi, place Sathonay. Au fil du temps, je l’ai collé un peu partout… »
Un noctambule sur la ligne
Ainsi se prend-il au jeu de l’art urbain et commence à grimper sur les toits pour orner les cheminées. Cette recherche d’adrénaline se poursuit des années dans le quartier croix-roussien, où l’artiste crée de jour dans son atelier et colle de nuit dans la rue sous le blaze Don Mateo de la Vega – un surnom donné par un ami espagnol en référence à Don Diego de la Vega qui, la nuit, devient Zorro.
Depuis, l’artiste a rangé les pochoirs pour explorer d’autres gestes, n’hésitant pas à puiser dans l’histoire de l’art qui le passionne. « J’ai cherché un trait plus instinctif… Le portrait s’est épuré pour devenir une ligne, une évocation, presque comme un tag fait à la va-vite », décrit le peintre qui oscille entre figuratif et abstraction.
L’artiste reconnu a essaimé ses œuvres à Sète, à Paris et à Lyon, notamment à Monplaisir où il a inauguré en septembre une vaste fresque sur les murs de la MJC dans le cadre des projets participatifs de la Ville.
« Une histoire incroyable », souligne Don Mateo, car c’est là qu’il avait réalisé sa première fresque lyonnaise, dont il a retrouvé des fragments. « La boucle est bouclée », conclut-il ému de se rappeler cette MJC où il était venu œuvrer auprès des jeunes de quartier. Logique pour celui qui « adore le contact avec la jeunesse » et avait travaillé dès l’âge de 15 ans en éducation populaire dans un centre de loisirs puis dans une MJC.
Mauvais élève, bon professeur
Pourtant, au collège ce fils d’institutrice n’était pas scolaire. « Je fonctionne par passion et, en-dehors des arts plastiques et du sport, je m’ennuyais beaucoup », se rappelle le cancre qui se révèle bon étudiant une fois entré aux Beaux-Arts. Devenir prof lui semblait inaccessible. « Mais je l’avais dans un coin de ma tête et je sentais que j’y serais à ma place », riposte Don Mateo.
Alors un jour, il tente l’expérience en contractuel, en tant que prof d’arts plastiques au collège de Saint-Didier. « J’ai kiffé, rapporte l’artiste qui, quinze ans plus tard, y enseigne toujours auprès de 6e et de 3e. Mon parcours me permet d’accrocher les élèves en difficultés et je fais en sorte qu’ils pratiquent un maximum. »
« Leur montrer des fresques, ça casse un peu la figure du prof derrière son bureau, j’aime bien cette relation d’égal à égal. »
Don Mateo
S’il arrive aujourd’hui qu’un élève débarque en classe en s’écriant « Monsieur, mon papa il vous connaît, il vous suit sur les réseaux ! », au début le prof ne soufflait mot de sa sulfureuse vie d’artiste urbain à ses collégiens.
Cela n’a pas empêché certains de la démasquer, comme le jour où, en plein collage, Don Mateo s’était fait violemment attaquer par une dame en tailleur chic, sous les yeux d’un élève qui passait par là.
Transmettre
Aujourd’hui assagi, Don Mateo puise dans son art pour nourrir son enseignement. Il a même créé une option Arts + au collège où il invite des artistes à présenter leur univers aux élèves et leur lancer des défis créatifs, avec jury à la clé. « J’ai compris que leur montrer des projets est efficace pour créer du lien et de la discussion. L’art urbain, ça leur parle. Et puis ça casse un peu la figure du prof derrière son bureau, j’aime bien cette relation d’égal à égal. »
La transmission, voilà ce qui compte pour Don Mateo, qui en a même fait le sujet d’un roman écrit cet hiver, dans lequel il convoque son arrière-grand-père peintre et ses propres filles. « J’ai découvert un monde et des émotions encore plus puissantes que pour la peinture », confie-t-il.
En attendant de le lire, on pourra contempler ses peintures lors d’une exposition à la Holly Street Galery de Lyon en février, avant qu’il ne s’envole pour la Jordanie au printemps, pour semer une nouvelle fresque.
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