Qu’est-ce qu’une famille ?
Ce mot de la langue courante est paradoxalement très imprécis car il désigne à la fois le couple avec enfant(s) – la « famille nucléaire », c’est-à-dire le noyau élémentaire – mais aussi des entités beaucoup plus vastes qu’on appelle la parentèle (les personnes avec lesquelles l’individu est apparenté, par le sang ou par l’alliance).
Selon l’Insee, la famille désigne un couple d’adultes et les enfants partageant le même espace de vie nés de leur union ou bien dont ils ont la charge – car les liens qui s’établissent ne sont pas toujours des liens de sang.
Une chose toutefois est sûre, c’est que la famille n’est pas une entité naturelle. La reproduction est un fait biologique, mais la famille ne se fonde pas exclusivement sur la reproduction. Toute société interprète les réalités biologiques, leur donne un sens à travers des croyances, des normes, des règles…
Donc la famille est une construction sociale, et c’est pour cette raison qu’elle change dans l’histoire. Les formes familiales ont une histoire qu’on peut retracer et qu’on peut comparer avec les sociétés non occidentales. Là, on se rend compte de leur variété étourdissante. Si c’était un fait naturel, la famille serait universelle et immuable.
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Dans votre livre, vous dites que « c’est désormais l’enfant qui fait la famille »…
Traditionnellement, l’institution matrimoniale était la clé de voûte de la famille. Dans les années 70, le mariage comme institution a décliné et on a vu apparaître d’autres modalités de vie en couple (avec le Pacs notamment) qui se sont affirmées comme stables, pérennes et compatibles avec le fait d’avoir des enfants.
Désormais, face à la variété des relations qui peuvent s’établir entre deux personnes qui forment un couple, on dit que c’est la présence d’enfant qui fait la famille, que les parents soient pacsés, mariés, en concubinage, qu’ils vivent ensemble ou séparément.
Et du point de vue des enfants, qu’est-ce qui fait la famille ?
C’est une question que la sociologie de la famille a longtemps négligée, du fait des méthodologies utilisées qui supposent de maîtriser le langage, d’avoir des conversations… Ça a commencé à changer il y a quelques années avec des dispositifs d’enquête qui leur sont adaptés.
On s’est intéressé à leur parole en particulier sur les questions de recompositions familiales. Du point de vue des adultes, on voyait que les gens parvenaient à faire famille dans ces configurations inédites, malgré un vide juridique et normatif assez marqué.
Mais quand on interrogeait les enfants, on se rendait compte que c’était plus compliqué pour eux, avec une difficulté de construire un lien avec le beau-parent et de savoir comment l’appeler. Des liens nouveaux doivent s’inventer, avec des termes qui ne sont pas établis et tout cela peut parfois être déstabilisant pour un enfant.
En quoi les systèmes de familles recomposées ou homoparentales bousculent-ils « les fondements de la parenté » comme vous l’écrivez ?
Ces questions ont été très polarisées dans la société. Le sociologue essaie, en s’aidant de la comparaison (historique, avec d’autres cultures), de prendre de la distance pour poser un diagnostic plus serein sur ce qui est en train de se passer. À savoir qu’il n’y a plus un seul modèle de famille, mais plusieurs manières de faire famille.
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Le modèle de parenté comme ensemble des croyances et représentations qui répondent à la question « qui est parent de qui ? » a aujourd’hui diverses réponses possibles. Notre livre parle ainsi d’un ébranlement du modèle de parenté de l’époque, qui était conçu comme immuable et renvoyait à diverses croyances, en partie religieuses.
Aujourd’hui, les gens n’ont plus les mêmes convictions sur ces questions : pour untel, on est parent par le sang ; pour un autre, par le fait de vivre ensemble… Comme les définitions institutionnelles de la famille se sont affaiblies et pluralisées, c’est l’argument affectif qui est de plus en plus mis en avant, disant que c’est l’amour qui fonde le lien familial. On le retrouve beaucoup dans les revendications homoparentales, avec notamment le mouvement « Family we choose » – la famille qu’on choisit.
Ces nouvelles formes de famille interrogent un modèle familial fondé sur « la bilarité parentale ». Qu’est-ce que ça veut dire ?
En Occident, on est bilatéraux : on établit des liens de parenté avec deux parents. Cette bilatéralité était justifiée par l’argument biologique (il faut un homme et une femme pour faire un enfant), mais elle est un choix culturel. Quand on la compare avec des systèmes de parenté de par le monde, c’est loin d’être la solution qui existe partout.
Tout cela est très varié et renvoie à des règles sociales. Donc tout cela est bousculé, d’abord pas les familles recomposées, qui font intervenir une troisième figure (un co-parent, le beau-père ou la belle-mère) et puis avec l’homoparentalité qui, dans certains cas, sort du schéma bilatéral et du schéma bisexué (on peut avoir deux parents de même sexe).
Dans ces configurations, les rôles ne sont pas prédéfinis et supposent un accord stable pérenne entre les différents protagonistes, car l’enfant a besoin d’un minimum de sécurité ontologique, c’est-à-dire de savoir qui il est, qui sont ses parents…
Cela touche des éléments importants dans la manière dont, en Occident, on a conçu notre système de parenté (les relations entre les différents parents, les règles qui organisent ces relations et les places qu’on occupe) et le modèle de parenté. Tout cela est mis au défi d’évoluer avec ces nouvelles façons de faire famille.
Sociologie de la famille, de Jean-Hugues Déchaux et Marie-Clémence Le Pape. Éditions La Découverte. Prix : 11 €.
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