Le skate n’a jamais été aussi popu­laire et reconnu. Dans la mode, dans l’art et pour la première fois cet été aux Jeux olym­piques, la planche à roulettes a le vent en poupe. Et les enfants remplissent les rangs de ces pratiquants de plus en plus nombreux. D’où vient cette passion ? Quels sont les effets de cette démo­cra­ti­sa­tion sur une pratique indis­so­ciable de la quête de liberté ? Et quelle place Lyon réserve-t-elle aux skateur·euses et aux débu­tant·es ?

Au WallS­treet Skate­shop*, Mickaël, vendeur et skateur lyon­nais, voit défi­ler, ces dernières années, des pratiquants de plus en plus jeunes. « Le skate est à la mode, observe-t-il. Moi, quand j’étais jeune et que je faisais du skate, je me faisais engueu­ler ! Main­te­nant, j’ai des familles qui viennent ache­ter des planches.  » Depuis dix ans qu’il donne des cours au skate­park de Gerland, Mathieu Hilaire, ancien skateur profes­sion­nel, constate aussi une évolu­tion : « Beau­coup de parents incitent leurs enfants à faire du skate. Quand j’étais gamin, les miens ne voulaient pas que j’en fasse, ce n’était pas aussi bien vu qu’aujourd’­hui.  » Carmen Garcia vient d’ins­crire son fils Raphaël aux cours débu­tants. À 8 ans, il est le plus petit de la section, mais cela ne l’in­ti­mide pas : l’en­fant skate depuis l’âge de 4 ans. « Il a toujours été attiré par les sports de glisse, rapporte la maman. Un jour, on l’a mis sur un skate, et depuis il ne veut plus en descendre.  »

Pendant des années, Raphaël s’est entraîné tout seul en bas de chez lui et au skate­park de Dardilly, avant de vouloir inté­grer un club. « J’étais fort, du coup je voulais deve­nir un peu plus fort  », explique le petit garçon qui souhaite apprendre à faire des figures. Mais il a fallu attendre un peu car Mathieu Hilaire ne prend pas d’élève en-dessous de 7 ans : « L’ap­pren­tis­sage est tech­nique, il faut bien écou­ter ; or les petits lâchent vite le fil et il y a alors trop de chutes.  » Pour garan­tir un cours de qualité, les groupes se limitent ainsi à dix élèves. Le profes­seur peut alors prendre le temps d’ex­pliquer à Raphaël comment amélio­rer son ollie (figure consis­tant à faire décol­ler son skate du sol). Un enca­dre­ment et une sécu­rité recher­chés par les parents. Et par consé­quent une liste d’at­tente satu­rée pour s’ins­crire ; les rares clubs, victimes de leur succès, sont submer­gés de demandes.

Susie Waroude

Un phéno­mène de société

À l’ins­tar d’autres disci­plines issues de la rue comme le hip- hop ou le street art, le skate est devenu tendance. Si certains se féli­citent de cette démo­cra­ti­sa­tion, d’autres qui reven­diquent les racines under­ground du skate, se méfient. Dimi­tri Jour­dan, un collec­tion­neur passionné qui vient d’ou­vrir son musée de skate** à Grigny, est scep­tique : « Des gens qui n’ont rien à voir avec le skate comme la famille Karda­shian portent du Vans ; Louis Vuit­ton spon­so­rise des skateurs pro et fait des chaus­sures de skate… C’est para­doxal pour une pratique qui vient de la rue !  » Figure emblé­ma­tique du skate lyon­nais de la première heure, Jéré­mie Daclin a fondé en 1997 la marque Cliché, stop­pée en 2016. Il confirme : « Le skate est devenu un phéno­mène de société. Aujourd’­hui, Nike inves­tit davan­tage dans le skate­board que dans le tennis.  » Nostal­gique, Dimi­tri se souvient des années 1980– 1990 : « On n’avait pas Inter­net, les skate­shops et les maga­zines étaient la seule source d’in­for­ma­tion. Il y avait des embrouilles au skate­park, avec les lascars et les rollers…  » Une « école de la rue » dont se rappelle aussi Mathieu Hilaire : « Avant il n’y avait pas de cours, pas de profs, c’était plus sauvage. Quand on débu­tait, on allait sur le parking du Super U pour progres­ser.  » Alors, nos enfants sont-ils victimes de la mode ? Mathieu tempère : « Les ados sont atti­rés par cette culture street. Quant aux petits, ils skatent pour le plai­sir.  »

L’art de la liberté

Ce que le jeune Raphaël aime dans le skate, c’est la vitesse. Une sensa­tion de liberté à la base de tout. « L’es­sence du skate, c’est d’al­ler explo­rer la ville, affirme Dimi­tri Jour­dan. C’est voir dans chaque élément urbain une occa­sion de tenter des figures, d’in­ven­ter.  » Une vision diffé­rente de l’es­pace urbain qui ouvre un monde de possibles. Le skate devient alors un moyen de s’échap­per du quoti­dien, en allant retrou­ver ses « potes » pourrider et déni­cher de nouveaux spots. Cette liberté inspire de nombreux artistes. Si le skate­board a toujours été lié au dessin via les stickers pour custo­mi­ser sa planche, repré­sen­ter un cham­pion ou une marque, des expo­si­tions comme Spraying Board orga­ni­sée par le collec­tif Super­po­si­tion cet été montrent l’ap­pro­pria­tion des planches comme support par les street artists.

Le skate roule aussi sa bosse au théâtre. En novembre, le TNP accueille Archi­pel***, une créa­tion du choré­graphe Nico­las Musin pour huit riders (pratiquant de sport de glisse terrestre), parmi lesquels cinq skateurs recru­tés à Lyon. Un chal­lenge pour le choré­graphe, pris entre des obli­ga­tions scéniques et une liberté invio­lable : « Avec les danseurs, j’ai une totale maîtrise en tant que choré­graphe. Là, on a affaire à des skateurs qui aiment plus que quiconque leur liberté : ils peuvent lais­ser tomber un boulot pour aller décou­vrir un skate­park ou un spot fabu­leux à l’étran­ger, expose l’an­cien danseur. C’est une culture dédiée à son art : le skate. Donc c’est diffi­cile de leur impo­ser une choré­gra­phie. Je leur donne des indi­ca­tions pour les faire rentrer dans l’uni­vers du théâtre, mais en aucun cas je ne peux trans­for­mer ce qu’ils sont.  »

Libre, dans la rue, le skate peut effrayer les parents. Mais pour Mickaël, qui est aussi papa : « il permet d’ap­pré­hen­der le monde exté­rieur tout en étant protégé. Un gamin qui va faire du skate à Hôtel de Ville n’aura aucun problème : si quelqu’un lui cherche des noises, les autres iront tout de suite le proté­ger.  » Cette frater­nité est le liant de l’uni­vers du skate : « Dans le skate­board, il n’y a pas de fron­tière, pas de natio­na­lité, pas d’âge, pas de juge­ment sur ton niveau, assène Mickaël. T’as une planche, tu skates, t’es comme tout le monde.  »

Susie Waroude

Le skate se fémi­nise

Qu’en est-il des filles ? Michaël l’af­firme, depuis trois ans, elles sont plus nombreuses à venir s’équi­per au skate­shop, et de tous les âges. « Mais quand j’avais 20 ans, c’était rare d’avoir des filles dans le milieu  », ajoute-t-il. « Le skate a long­temps été un sport mascu­lin, confirme Mathieu Hilaire. Ça ne l’est clai­re­ment plus.  » Si son cours débu­tant ne compte qu’une seule fille, le profes­seur assure qu’elles repré­sentent parfois la moitié des effec­tifs de ses stages. Dans son spec­tacle, Nico­las Musin aussi ne compte qu’une seule skateuse. « J’au­rais souhaité en avoir plusieurs, plaide-t-il. Malheu­reu­se­ment, il y a une appré­hen­sion qui persiste.  »
Louise, 10 ans, skate depuis 3 ans. Elle ne fait pas de figure et ne va pas dans les skate­parks où elle a peur de se faire mal. Elle a un long­board pour se bala­der dans son quar­tier. Dans son école, elle ne connaît pas d’autres filles qui pratiquent. « J’ai l’im­pres­sion que je suis un peu la seule  », remarque-t-elle. Comme Mickaël, elle ne peut pas citer une skateuse lyon­naise qui ferait parler d’elle. « Mais dans le monde il y en a de très connues, assure le vendeur, comme la Brési­lienne Leti­cia Bufoni, qui était aux J.O.  »

De son côté, Mathieu Hilaire cite aussi la Brési­lienne Rayssa Leal, jeune prodige âgée de 13 ans. Bon à savoir : à Lyon, pour promou­voir le skate auprès des filles, l’as­so­cia­tion ADRSB qui gère le skate­park de Gerland leur fait payer la seule inscrip­tion à l’an­née (15 euros), là où les garçons doivent aussi débour­ser 5 euros l’après-midi.

Lyon, une capi­tale du skate

Couvert et acces­sible tous les soirs jusqu’à 22h, le skate­park de Gerland est un équi­pe­ment rare en France. Auré­lien Giraud, skateur profes­sion­nel,
y a fait ses classes, entraîné par Mathieu Hilaire. Candi­dat de la France aux J.O., il reprend le flam­beau d’une lignée de skateurs qui font la répu­ta­tion
de Lyon à l’in­ter­na­tio­nal, parmi lesquels Jéré­mie Daclin, 48 ans, cinq fois cham­pion d’Eu­rope et parrain du skate dans la capi­tale des Gaules. « La Genèse du skate à Lyon, c’est à peu près moi et d’autres copains en 85–86 à Hôtel de Ville  », avoue-t-il. À l’époque, le skate s’ex­porte tout juste des États-Unis où il naît dans les années 1960, lorsque les gens ont l’idée de fixer les roues des patins à roulettes sur une planche. Vite inter­dite dans les grosses villes pour les acci­dents qu’elle cause, la planche à roulette s’ef­face un temps, avant de refaire surface en 1976 lors d’une vague de séche­resse : privés de vagues, les surfeurs ressortent alors les planches pour surfer dans les piscines vides, dont le design arrondi a inspiré les bols des skate­parks. En 1979, les pratiquants commencent à faire décol­ler la planche du sol pour faire des figures : c’est l’émer­gence du skate moderne.
À Lyon, « le boom du skate, c’est les années 1990–2000 avec Cliché de Jéré­mie Daclin  », situe Dimi­tri. Fred Mortagne, un caméra-man lyon­nais reconnu dans le monde du skate, fait alors venir des skateurs améri­cains pour faire des images avec la marque sur des spots lyon­nais. Dès lors, « les meilleurs mondiaux sont venus skat­ter à Lyon  », retrace Jéré­mie, atti­rés par ses spots emblé­ma­tiques comme HDV (Hôtel de Ville, place Louis-Pradel) ou Lyon 25, un esca­lier de 25 marches à la Cité inter­na­tio­nale. Aujourd’­hui, Lyon est une capi­tale euro­péenne du skate connue mondia­le­ment. « Ce qui fait sa recon­nais­sance, ce n’est pas les infra­struc­tures, mais les gens et les spots, le skate de rue  », précise Jéré­mie.

Des skate­parks pour et par les skateurs

Car malgré sa répu­ta­tion, la ville reste pauvre en infra­struc­tures adap­tées. Benoît, du WallS­treet Skate­shop, explique : « Il y a encore trop peu de skate­parks malgré la demande. C’est le problème des grandes villes où le foncier est très cher.  » Et quand les mairies en construisent, ils sont souvent mal conçus, délais­sés alors par les pratiquants, ce qui n’in­cite pas la Ville à en faire d’autres. Mais de fait, « pour un gamin qui débute, une rampe de 3 mètres, c’est bien trop haut, insiste Benoît. Donc ça réduit la fréquen­ta­tion.  » Pour les skateurs lyon­nais, le skate­park le plus raté, c’est celui des bols de la Guillo­tière, construits il y a envi­ron 15 ans. « Les archi­tectes voulaient faire tous les quais du Rhône sur le concept du galet, alors ils ont fait les bols en forme de galet  », raconte Mickaël. Une inep­tie pour les skateurs, qui savent que les courbes d’un ovale sont impra­ti­cables en planche. « Le problème, c’est que les mairies ne consultent pas ou peu les skateurs lors des appels d’offres  », explique Mickaël.

C’est pourquoi Jéré­mie Daclin fait son possible pour être asso­cié à la concep­tion des skate­parks. « J’avais parti­cipé aux discus­sions de la Guillo­tière, relate-t-il, mais les archi­tectes n’écou­taient pas, donc j’ai fini par partir.  » Aujourd’­hui, il colla­bore avec des élus de la Ville de Lyon au projet d’agran­dis­se­ment du skate­park de la Croix-Rousse. Une concer­ta­tion publique a eu lieu cet été ainsi qu’une réunion en mairie avec de jeunes pratiquants. Pour Benoît, la solu­tion doit aussi venir d’eux : « On se bat avec les gamins, on leur dit : “Faites une asso­cia­tion et allez voir votre maire, sinon il ne se passera rien !” »

L’as­so­cia­tion, c’est ce qui a permis aux skateurs lyon­nais de sauver un de leurs spots phares il y a cinq ans. « La Ville voulait instal­ler des dispo­si­tifs anti-skate à HDV car ils jugeaient qu’on abîmait la place  », raconte Jéré­mie. Regrou­pés en collec­tif, les riders lyon­nais ont alors monté un dossier avec photos, chiffres et études à l’ap­pui pour propo­ser d’autres solu­tions. Les poli­tiques les ont écou­tés et ont opté pour des cornières en métal « qui ont le double effet de proté­ger le mobi­lier urbain et de mieux glis­ser quand on ride. » Une coopé­ra­tion qui fait exemple dans le monde.
« Les poli­tiques sont souvent vieux : pour eux, le skate c’est un truc de rebelles. C’est un problème de géné­ra­tion, note Benoît, et c’est en train de chan­ger avec les J.O.  ». Cet été, Emma­nuel Macron a en effet annoncé la construc­tion de plus de skate­parks sur le terri­toire. Une « super nouvelle  » pour Michael et Benoît : « Depuis qu’il est aux J.O., le skate est reconnu comme un sport. Main­te­nant les communes vont vouloir leur skate­park  ».

Susie Waroude

Recon­nais­sance ou récu­pé­ra­tion olym­pique ?

Mais cette appro­pria­tion du skate par le monde du sport profes­sion­nel divise la commu­nauté du skate. « Les puristes sont très critiques, rapporte Dimi­tri Jour­dan. Pour eux, le skate appar­tient à la rue, il faut lui lais­ser sa liberté.  » Pour cause, d’après le choré­graphe Nico­las Musin dont le fils pratique lui aussi, « les J.O. n’ont pas fait des émules, car c’est très lisse et très cadré.  » Plus une pratique qu’une disci­pline, le skate se prête mal aux règles. Il n’est pas qu’un sport : il englobe toute une culture où la liberté est centrale et où l’es­prit de compé­ti­tion est parfois malvenu.

Dans le même temps, cette entrée du skate aux J.O. est porteuse de promesses : pour Jéré­mie, « Ça contri­bue au fait qu’on prenne le skate plus au sérieux. Plein de skate­parks peuvent émer­ger pour deve­nir des centres d’en­traî­ne­ment.  » Mathieu Hilaire le rejoint : « Ça va déve­lop­per les struc­tures. Mais il faut garder l’es­prit skate dans la rue. Ce n’est pas qu’une compé­ti­tion, c’est aussi le plai­sir et le dépas­se­ment de soi. J’es­père que les J.O. ne vont pas faire que ça devienne trop sérieux.  » Raphaël et Louise, eux, n’ont pas regardé les J.O. de skate à la télé, trop occu­pés à skater, pour le plai­sir.

*rue de la Platière, Lyon 1er.
**The Disturb House Museum, 44 avenue de la Colombe, Grigny ***
Archi­pel,du6au14­no­vem­breauTNP,Villeur­banne.Dès10ans. n


Petit guide du skateur débu­tant

• Où apprendre les bases du skate à Lyon ? : au Skate­park du parc de Gerland, 24 allée Pierre de Couber­tin, Lyon 7e. Tél. 04 78 69 17 86.
Tarif annuel : 240€ pour 25 séances d’1h.


• Comment s’équi­per :

– Un skate à sa taille : avant 10 ans, opter pour une planche junior. La marque Globe propose des skates pour les
3–4 ans, avec de la mousse sur la planche à la place du grip (anti­dé­ra­pant) : 80€. Pour les plus de 10 ans, s’orien­ter vers un skate adulte, entre 80 et 100€. « C’est bien de commen­cer avec une board complète, conseille Mickaël. Puis on chan­gera, dans l’ordre d’usure, le plateau, les roues et les trucks. »

– Le plateau : c’est ce que le skateur change le plus souvent. « Chez un pro, elle peut durer une semaine, voir quelques jours. Mais avant de la casser il faut quand même un certain niveau  », rassure Mickaël. Choi­sir une planche large pour la stabi­lité ; une plus fine pour la mania­bi­lité, adap­tée pour les figures. De 49 à 80€.

– Les roues : pour la balade, privi­lé­gier des roues molles qui encaissent les chocs ; pour les figures, des roues dures.
De 50 à 70€ l’unité.


– Les chaus­sures : « Il faut des chaus­sures fines, souples, avec une semelle tendre pour adhé­rer, et sans coutures partout, parce qu’a­vec le grip, ça lâche.  » De 70 à 100€.

– Casque et genouillères : pour éviter les bleus et les éraflures ! Casque : 45€. Set genouillères, coudières et protège-poignets : de 30 à 40€.
Quelques adresses : WallS­treet Skate­shop, ABS Lyon, Le cri du kangou­rou…