À l’ap­proche des fêtes, dans un contexte de crise écolo­gique et d’in­fla­tion qui pèse sur le prix des jouets, des acteurs locaux invitent les Lyon­nais.es à choi­sir la seconde main pour Noël. Écolo­gique et écono­mique, l’oc­ca­sion est dyna­mique à Lyon où les initia­tives trouvent un soutien finan­cier. Elle s’or­ga­nise aussi au niveau natio­nal, avec la lente mise en place d’une filière REP Jouets (respon­sa­bi­lité élar­gie du produc­teur), qui contraint les fabri­cants à prendre en charge la fin de vie des jouets en favo­ri­sant le réem­ploi. À Lyon, Villeur­banne et Ville­franche, certains travaillent déjà à cette écono­mie circu­laire.

Décou­vrir nos six adresse coup de cœur pour ache­ter seconde main à Lyon et ses alen­tours !

Nous y sommes… Décembre ! À la télé­vi­sion, les publi­ci­tés de jouets ont donné le coup d’en­voi de la période de Noël. Dehors, les rues se parent de déco­ra­tions lumi­neuses, émer­veillant les enfants, mais rappe­lant aux parents dans un cligno­te­ment obsé­dant qu’il est temps d’ache­ter les cadeaux… Derrière ces lumières pour­tant, l’ac­tua­lité n’est pas aussi brillante. Crise écolo­gique et infla­tion ont de quoi gâcher l’am­biance. Car les joujoux n’échappent pas à la hausse des prix. Président de la Fédé­ra­tion des commerces spécia­listes des jouets et PDG de l’en­tre­prise iséroise King Jouet, Philippe Guey­don annonce en effet pour le secteur une infla­tion de 6 % en 2022. Les jouets impor­tés d’Asie sont les premiers concer­nés par cette hausse de prix. À l’in­verse, les plus épar­gnés sont les jouets français, dont les coûts de trans­port sont moindres.

Le coût écolo­gique des jouets

 Qu’on soit inquiet pour son porte-monnaie ou pour l’im­pact envi­ron­ne­men­tal d’une consom­ma­tion qui atteint son pic lors des fêtes de fin d’an­née, les courses de Noël se feront peut-être avec un brin moins d’in­sou­ciance cette année… Cette consom­ma­tion sobre et raison­née, Astrid Faure, co-fonda­trice de la maison d’édi­tion lyon­naise En Cavale qui conçoit des enquêtes ludiques pour les enfants, l’ap­pelle de ses voeux. « Trop de ces jouets qui font rêver les enfants font aussi parfois cauche­mar­der la planète, écrit-elle avec sa collègue dans une tribune publiée en novembre appe­lant à “un Noël qui ait du sens“. Des jouets qui pour­raient être fabriqués ici sont fabriqués ailleurs, souvent avec des maté­riaux non respon­sables et dans des condi­tions déplo­rables.  »

Selon une étude de l’Ademe, plus de 150 000 tonnes de jouets sont mises sur le marché en France chaque année, dont 90 % sont impor­tées, bien souvent d’Asie. De la fabri­ca­tion au trans­port, cette surpro­duc­tion génère de la pollu­tion. Mais la fin de vie des jouets est elle aussi en cause: envi­ron 1,27 jouet part à la poubelle toutes les secondes, soit 40 000 millions chaque année, selon les chiffres annuels de la Fédé­ra­tion du jouet. Un chiffre colos­sal quand on sait que seule­ment 16 % des jouets sont recy­clés, les autres étant fabriqués dans un mélange de plas­tiques qu’on ne sait pas trai­ter.

Jouets seconde main revalorisés à Enjoué
Jouets reva­lo­ri­sés dans l’ate­lier Enjoué © Gilles Malan­drin

À Lyon, des marques appellent à un Noël respon­sable

« Je suis triste de voir où on en est arrivé. Ce n’est pas normal que ça se passe comme ça. Les gens savent qu’il faut chan­ger de mode de consom­ma­tion, mais ils ne sont pas toujours bien infor­més », se désole Astrid. C’est donc pour sensi­bi­li­ser qu’En Cavale a publié sa tribune portée par le collec­tif Tous pour un. Créé pour l’oc­ca­sion, ce collec­tif regroupe plusieurs marques françaises de jeux et jouets éco-respon­sables, comme Le Jouet Simple qui fabrique en France des jouets en plas­tiques recy­clés et recy­clables, et Loca Loca, boutique lyon­naise de seconde main. Tous soulignent le rôle des fabri­cants de jouets « face à l’ur­gence clima­tique et aux dérè­gle­ments écono­miques  ». Et les appellent à « produire plus local et remettre en place de véri­tables filières pour des maté­riaux plus respon­sables. »

Mais la tribune invite aussi à chan­ger les modes de consom­ma­tion. « D’achats en quan­tité, il faut pouvoir privi­lé­gier la qualité en prônant une nouvelle forme de sobriété  », préco­nise-t-elle. Un appel à soute­nir les marques françaises, mais aussi à  « redon­ner son sens à Noël qui est d’abord un rassem­ble­ment et un partage, rappelle Astrid. On peut très bien rêver sans avoir tout le cata­logue de jouets, en offrant des expé­riences, de la confec­tion ou de la seconde main. »

La seconde main, amie du porte-monnaie et de l’en­vi­ron­ne­ment

C’est dans cette dernière caté­go­rie que s’est enga­gée Alexan­dra Delprat. En 2018, cette ex ingé­nieure a fondé l’as­so­cia­tion Abra­ca­daB­ric dans l’Ain pour collec­ter et remettre en état des jouets d’oc­ca­sion, tout en donnant un travail à des femmes éloi­gnées de l’em­ploi. Son objec­tif : sauver le plus possible de jouets, car « beau­coup sont condam­nés pour une égra­ti­gnure ou une pièce manquante », déplore-t-elle. Pour leur donner une seconde vie, les sala­riées d’Abra­ca­daB­ric bichonnent les jouets, les réparent, les nettoient, les complètent, testent leur sécu­rité et les emballent. Le tout est vendu dans une boutique à Ville­franche, 40 % moins cher que le prix du neuf. Alexan­dra en est convain­cue : « La meilleure façon de consom­mer, c’est la seconde main ! Au-delà de la vertu écono­mique, il y a une vertu écolo­gique. »

L’Ademe estime en effet qu’en­vi­ron 50 % des jouets dont se défont les familles sont réem­ployables. « Sur les 100 000 tonnes [annuelles] de jouets arri­vant en fin de vie. Ce sont donc envi­ron 50 000 tonnes qui seraient réem­ployables contre envi­ron 4 500 tonnes réem­ployées aujourd’­hui  », précise l’agence dans une étude. Annouck Blan­chouin connaît l’équa­tion par coeur : « À Noël, si chaque enfant reçoit trois cadeaux neufs, ça fait 200 000 articles produits pour la seule ville de Lyon, calcule la jeune femme. Écolo­gique­ment, on ne peut plus. C’est indis­pen­sable de passer à ces écono­mies circu­laires.  »

Alors cette entre­preu­neuse lyon­naise a fondé Loca Loca, une boutique de vête­ments de seconde main pour enfant à Lyon 1er et récem­ment Lyon 7e. Elle y rachète au kilo les vête­ments des parti­cu­liers et les revend moitié moins cher que le neuf. «  Il y a déjà assez de ressources sur le terri­toire, affirme-t-elle. Lyon compte près de 70 000 enfants. En termes de vête­ments, il y a large­ment de quoi faire, il suffit de faire circu­ler !  » Depuis le début de l’aven­ture, Loca Loca reven­dique plus de 10 000 habits reven­dus. Soit 12 millions de litres d’eau écono­mi­sés, 350 millions de kilo­mètres non parcou­rus et plus de 100 kilos de pesti­cides non déver­sés dans la nature. « Mais c’est aussi 0,000 19 % des vête­ments vendus en France en une année  », conclut-elle.

Loca Loca Boutique seconde main Enfants
Loca Loca, boutique du 7e arron­dis­se­ment © Tom Augendre

Rendre la seconde main sexy

Car la seconde main doit encore se défaire de sa mauvaise image. « L’oc­ca­sion a long­temps été attri­buée au fait de ne pas avoir les moyens, explique Annouck. Aujourd’­hui, il faut rendre la seconde main sexy ! Avant, l’oc­ca­sion, c’était Emmaüs. Puis Vinted est arrivé et ça l’a complè­te­ment démo­cra­ti­sée. » Alors Annouck sélec­tionne, lave et défroisse précau­tion­neu­se­ment chaque pièce. Elle apporte le même soin à ses boutiques, chaleu­reuses et joli­ment déco­rées à base de maté­riaux de récu­pé­ra­tion ou ultra­lo­caux. « Ce qu’il faut, c’est que les gens se sentent aussi bien dans une boutique de seconde main que dans une boutique de neuf », sourit-elle.

Quant à offrir du seconde main à Noël, « il ne faut pas hési­ter à en parler, encou­rage-t-elle. On a peur d’avoir l’air radin. Mais en fait de plus en plus de personnes demandent à se faire offrir du seconde main. Et quand elle revêt l’image d’un acte d’achat conscient et engagé, elle n’a plus du tout cette image pingre.  » Alors qu’A­bra­ca­daB­ric aborde son cinquième Noël, Alexan­dra confirme : « Les gens ont beau­coup moins de freins à offrir des jouets seconde main. C’est un vrai chan­ge­ment d’ha­bi­tude et je trouve que notre mission c’est d’ac­com­pa­gner ce chan­ge­ment. L’oc­ca­sion, c’est joli, c’est sûr, c’est propre ! Le marché de l’au­to­mo­bile l’a bien fait et on ne se pose pas mille ques­tions !  »

Rendre la seconde main pérenne

Toute­fois, « l’éco­no­mie circu­laire est un modèle fragile qui reste à inven­ter », recon­naît Alexan­dra. Anouck explique : « Dans l’éco­no­mie du réem­ploi, c’est compliqué d’être rentable, car on paie un service plus qu’un produit. Les temps à non-valeur ajou­tée sont énormes. On véri­fie les vête­ments un à un, puis on les lave, on les plie, on les défroisse, on les étiquet­te… Tout ça demande deux à trois fois plus de temps que le neuf et on vend à moitié prix.  » L’autre grand défi de la seconde main est donc de trou­ver un modèle pérenne. Alors, avec Loca Loca, Annouck tente de renta­bi­li­ser la chaîne logis­tique, sans tran­si­ger sur les valeurs. « Toutes mes déci­sions, je les prends pour avoir le moins d’im­pact envi­ron­ne­men­tal, mais le plus d’im­pact écono­mique. Le but c’est de mettre au point des chaînes de distri­bu­tion opti­males pour créer un modèle écono­mique circu­laire dupli­cable dans d’autres villes. »

Par chance, « à Lyon, il y a un bon écosys­tème de la seconde main et du réem­ploi, se féli­cite Gilles Malan­drin, cofon­da­teur de l’en­tre­prise Enjoué à Villeur­banne. La Métro­pole, la Ville de Lyon et la Ville de Villeur­banne sont des soutiens dyna­miques. Sans elles, on ne pour­rait pas exis­ter.  » Elles ont permis de lancer Enjoué en 2020, un atelier de collecte et de valo­ri­sa­tion des jouets inscrit dans un projet de lutte contre le chômage longue durée dans le quar­tier Saint-Jean à Villeur­banne. « On a constaté que les jouets ont une moyenne d’uti­li­sa­tion de 7 mois alors qu’ils ont une durée de vie de 10 ans, expose Gilles. Ces jouets dorment des années dans les placards et lorsqu’ils sont enfin donnés, ils ne sont plus à la mode ou en état. On voulait donc susci­ter le don pour que les jouets circulent avant de deve­nir un déchet. » Une fois remis à neuf, le jouet rejoint la boutique en ligne d’Enjoué, 50 à 60 % moins cher que le neuf. Et d’après Gilles, le secteur du réem­ploi est en pleine crois­sance.

Jouets reva­lo­ri­sés par Enjoué © Gilles Malan­drin

Loi sur l’éco­no­mie circu­laire, le secteur du jouet se mobi­lise enfin

Au point que même les grandes enseignes s’y mettent. Cet été, King Jouet a créé sa marque seconde main : King Okaz. Depuis mai, sept maga­sins ont ouvert en France, dont deux dans la région à Mâcon et Valence. Les produits King Jouet y sont collec­tés en échange d’un bon d’achat, recon­di­tion­nés et mis en vente 50 % moins cher. Une première sur ce secteur du jouet. Pour­tant, voilà bien­tôt un an qu’il est tenu de prendre en charge la fin de vie de ses produits. Au 1er janvier 2022 devait débu­ter la mise en place d’une filière REP Jouets prévue par la loi AGEC (anti-gaspillage et écono­mie circu­laire) du 10 février 2020. Celle-ci donne la respon­sa­bi­lité aux fabri­cants et distri­bu­teurs de gérer la fin de vie des produits en favo­ri­sant le réem­ploi. Pour ce faire, ils peuvent mettre en place un système indi­vi­duel ou collec­tif en solli­ci­tant un éco-orga­nisme agréé par l’État. « On a beau­coup de retard dans l’ap­pli­ca­tion de cette loi car les points de collecte ne sont pas au point et les ateliers de reva­lo­ri­sa­tion sont encore trop peu nombreux en France pour absor­ber les flux », doute Alexan­dra.

Mais aujourd’­hui, le secteur s’or­ga­nise. Le 24 novembre, la Fédé­ra­tion française des indus­tries Jouet-Puéri­cul­ture (FJP) et la Fédé­ra­tion des Commerces spécia­listes des Jouets et Produits de l’En­fant (FCJPE) présen­taient, lors d’une confé­rence de presse, les initia­tives des fabri­cants et distri­bu­teurs à l’oc­ca­sion du lance­ment de la REP Jouet. À leur côté, l’éco-orga­nisme Ecomai­son, choisi pour orga­ni­ser le tri, la collecte, le réem­ploi et le recy­clage des maté­riaux et objets. « Aujourd’­hui, 4 % des jouets mis au rebut sont réem­ployés, a intro­duit sa prési­dente Domi­nique Mignon. Notre objec­tif est de tripler le nombre d’objets réem­ployés, avec prio­rité au don soli­daire, à l’oc­ca­sion et au recy­clage pour à la fin valo­ri­ser plus de 90 % des jouets. De 4 millions de jouets réem­ployés aujourd’­hui, on veut passer à 8 millions en 2024. » Déjà 8 500 adhé­rents et 600 entre­prises ont rejoint Ecomai­son à ce jour. « La profes­sion est unie pour avan­cer ensemble sur ce sujet, car l’am­bi­tion est bien au-delà des enjeux concur­ren­tiels commer­ciaux, » a affirmé Domi­nique Mignon.

Coopé­rer avec l’éco­no­mie sociale et soli­daire

Dès 2024, un tiers des jouets mis sur le marché devront être annuel­le­ment collec­tés, soit envi­ron 33 000 tonnes. 20 % devront être à terme réem­ployées, notam­ment par des struc­tures de l’éco­no­mie sociale et soli­daire. Gilles suit les avan­cées de près. « Ecomai­son est en train d’in­for­mer les acteurs du réem­ploi pour voir comment on peut colla­bo­rer  », confie-t-il. Car l’éco-orga­nisme prépare déjà le déploie­ment de la collecte des jouets pour 2023 en maga­sin, en déchet­te­rie, auprès des asso­cia­tions, des écoles et des collec­ti­vi­tés locales. Objec­tif: 6 000 points de collecte en 2023. Déjà 1 500 points seront effec­tifs l’an­née prochaine via des parte­na­riats avec l’éco­no­mie sociale et soli­daire. Une appli­ca­tion de géolo­ca­li­sa­tion de ces points de collecte sera dispo­nible le 1er janvier 2023 pour les parti­cu­liers, avec des picto­grammes pour indiquer quels jouets peuvent être dépo­sés. Un obser­va­toire du réem­ploi, mis en place par l’Ademe sous l’égide du Minis­tère de l’éco­lo­gie, comp­ta­bi­li­sera les jouets vendus en occa­sion.

Un « fond réem­ploi » sera aussi lancé pour finan­cer ce système, aujourd’­hui abondé de 23 millions d’eu­ros versés par les fabri­cants et les distri­bu­teurs. La loi stipule que 5 % mini­mum doit être consa­cré aux acteurs de l’éco­no­mie sociale et soli­daire. « Toutes les asso­cia­tions soli­daires de retour à l’em­ploi sont invi­tées à s’ins­crire chez nous pour qu’on leur affecte des points de collecte et seront subven­tion­nées  », a déclaré la prési­dente d’Eco­mai­son. Pour Gilles en effet, « l’ave­nir de ce secteur dépend du modèle écono­mique qu’on se donne et du soutien finan­cier qu’on lui apporte. Car le réem­ploi est coûteux en main d’œuvre et en espace de stockage. L’éco-orga­nisme devra prendre cela en compte. Pour l’ins­tant, nous sommes en négo­cia­tions. Mais je suis confiant.  » Une confiance que s’au­to­risent les asso­cia­tions aujourd’­hui que les actes suivent des paroles. « On fabrique et on distri­bue des jouets pour les enfants pour les accom­pa­gner à gran­dir, plaide Philippe Guey­don, président de la FCJPE et direc­teur de King Jouet. Alors s’en­ga­ger sur ces sujets est un devoir. »


Loca Loca, 6 A rue des Capu­cins, Lyon 1er et au 123 rue Sébas­tien Gryphe, Lyon 7e.

Boutique Abra­ca­daB­ric: 264 rue Natio­nale, Ville­franche-sur-Saône.

Enjoué, en ligne sur enjoue.org, dans les maga­sins Loca Loca, Envie, ou en décembre . la Part-Dieu.

Par Louise Reymond. Photo d’ou­ver­ture: Loca Loca, boutique du 7e arron­dis­se­ment de Lyon © Tom Augendre