En quoi consistait la première version du livre Nos enfants, nous-mêmes, parue dans les années 80?
Violaine Dutrop: Il faisait suite au livre Notre corps, nous-mêmes, issu du même collectif d’universitaires de Boston qui s’étaient lancées dans les années 70, dans une démarche de groupes de paroles pour que les femmes conscientisent leur rapport à leur corps.
Ces deux ouvrages ont eu leur version française à l’époque, avec une traduction parue chez Albin Michel en 1980 pour Nos enfants nous-mêmes.
En 2020, Notre corps, nous-mêmes a été complètement réécrit par un collectif d’autrices. C’est ce qui nous a motivées à monter le nôtre pour réécrire Nos enfants, nous-mêmes.

Sur quels critères s’est constitué votre collectif?
On a pris en compte la question de l’âge, du milieu social et du schéma parental pour avoir une grande diversité dans les parentalités qu’on représentait. On a ensuite en commun d’être féministes et d’avoir vécu des expériences un peu éprouvantes, comme nos accouchements.
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Enfin, c’est fondateur dans le projet: nous sommes toutes dans une logique de transmission. Nous sommes des passeuses. Nous dressons le portrait d’une société qui est à un point d’étape par rapport à il y a 40 ans. Mais nous disons aussi tout ce qu’il reste à faire !
Comment avez-vous travaillé toutes ensemble?
On a commencé par s’écrire des lettres pour se raconter nos propres histoires. C’était hyper émouvant car beaucoup de souffrances ont été exposées… Puis, on a formé un premier groupe de parole entre nous, sur nos accouchements.
Peu à peu, nous avons agrandi le cercle à nos amis, nos frères, nos sœurs, puis à des circuits militants et ciblés par thème. Au fur et à mesure, aux sujets qui émergeaient dans les groupes, on a ajouté ceux qu’on voulait absolument traiter. Car on voulait s’inclure dans cette communauté parlante.
Vous avez commencé en 2020, le livre paraît fin 2024. Comment avez-vous tenu aussi longtemps?
Toutes éloignées géographiquement, on a vécu une expérience de la sororité. On a plus ou moins bien géré nos culpabilités… Mais il y a eu un accueil des disponibilités particulières de chacune, sans faire le décompte de l’investissement des unes et des autres. Ce sont des choses auxquelles on est habitué en tant que femmes, surtout militantes!
En quoi a consisté l’actualisation du livre ?
On a repris l’intention et la démarche initiales: la constitution progressive d’un matériau expérienciel, à partir des prises de paroles de femmes et de parents. Mais évidemment en 40 ans, la société a changé, les schémas familiaux ne sont plus du tout les mêmes. On a donc recréé complètement l’organisation thématique. On a aussi beaucoup documenté notre propos et mis en avant les parentalités marginales.
C’est un livre-ressources qui s’adresse à tou.tes.
Oui, on veut vraiment que n’importe quelle personne, en le lisant, se sente moins seule. Car en réalité socialement, on est très isolé dans l’expérience de la parentalité. Ce livre permet de sentir que nos problèmes sont légitimes et surtout de comprendre que tout ce qui est individuel au départ peut nécessiter une lutte collective. C’est donc aussi un livre politique.
Vous écrivez d’ailleurs qu’il faut sortir la famille et la parentalité de la sphère intime et privée.
Oui, on dit que le privé est politique, dans la continuité de Simone de Beauvoir. On veut faire de la parentalité un espace de revendication, de lutte et d’émancipation. La parentalité n’est pas forcément aliénante: il ne tient qu’à nous de la définir comme l’une des façons de vivre en société.
Loin de l’injonction, notre livre propose des pistes de réflexion qui permettent d’agir. L’idée est que des personnes s’en emparent pour s’émanciper, étoffer leur esprit critique, regarder leurs précédents choix à l’aune des infos qu’on leur donne…
Dans la dernière partie du livre, “Faire société en ayant des enfants”, on fait la proposition d’une parentalité active et non subie. Il y a de la place pour tout le monde dans la parentalité à partir du moment où on s’implique! A ce titre, on a créé dans le livre une visibilité importante des parentalités paternelles.
Pour autant, il n’y a pas d’homme dans le collectif!
Au départ, on voulait former un collectif mixte. Mais peu à peu, les hommes se sont désengagés pour des questions d’arbitrage de planning et au vu du travail conséquent à faire bénévolement pendant des années…
Surtout, on s’est rallié à celles qui disaient ne pas avoir envie, dans le collectif, d’expliquer, de se positionner, de se protéger d’éventuels manquements dans la répartition de la parole. Au final, comme l’égalité n’est toujours pas là, qu’on reste dans un système patriarcal et que les mères sont encore les parents principaux dans la majorité des familles, on a décidé de reconduire la démarche d’une non mixité.
Pourquoi les sujets des violences et de l’état civil sont-ils présentés à part dans des livrets?
Le sujet des violences a une place beaucoup plus importante que dans le premier livre. En parler nous est apparu comme une nécessité absolue lors des premiers témoignages recueillis sur l’enfance. C’est très important d’envisager la famille avec ses rapports de domination, parce que nous héritons du fonctionnement de la famille patriarcale qui les reproduit.
Concernant l’état civil, l’origine et la filiation, il y a eu beaucoup de changements légaux dans ce domaine. Il y a encore des personnes aujourd’hui – les trans, les familles homoparentales…- qui ne bénéficient pas du droit commun: c’est important de faire connaître leur situation!
Sur ces sujets, on a vraiment essayé d’avoir une écriture plus informative, pour être plus dirigé vers l’action. On a d’ailleurs décidé de mettre les deux livrets en libre accès sur le site de notre maison d’édition. Tout comme notre dossier de ressources sur le soin.
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L’objet du livre est la parentalité, mais il commence par parler du choix d’être parent ou pas.
Oui, on ne parle de parentalité effective qu’à partir de la troisième partie! C’est le souci de la transmission: ce premier chapitre fait le lien entre les revendications féministes des années 70 et là où on en est aujourd’hui.
Est-il possible dans notre société actuelle de faire un choix complétement averti? Sommes-nous égaux quant à ce choix? On a l’ambition de légitimer ce choix et de faire qu’il ne soit pas instrumentalisé comme avec cette histoire de réarmement démographique!
Pourquoi préciser dans le titre du livre qu’il est féministe?
C’est d’abord une question d’honnêteté: ce livre est féministe, il faut le dire! Ainsi, toutes les parentalités n’y sont pas représentées, telle que la parentalité conservatrice pourtant très présente dans la société.
Ensuite, il faut légitimer le projet féministe, le rendre audible et compréhensible. On ne traite dans ce livre que de thèmes très universels, que tous les parents vivent. Cette expérience universelle de la parentalité, on essaie de lui donner une dimension politique, avec cet œil féministe.
Parce que le féminisme est une réponse forte à un certain nombre de problèmes sociétaux, en particulier les violences. Il faut sortir ce sujet du militantisme pour le faire grandir dans toutes les sphères de la société. Nous souhaitons que ce livre apparaisse en libre accès dans tous les centres sociaux, bibliothèques, salles d’attente des hôpitaux, des cabinets médicaux et des PMI.
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Nos enfants, nous-mêmes, par Lucie Beguin, Perrine Benoist, Goundo Diawara, Violaine Dutrop, Laetitia Latapy, Anaïs Le Brun-Berry et Héloïse Simon, avec la participation de Fatimata Diagana. Editions Hors d’atteinte. 384 pages. 26€.
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