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No kids, la tendance qui se moque des besoins des enfants

Mis à jour le 13/03/2026
Forte de plus de dix ans passés dans le secteur social sur les questions d’inclusivité, Aurélie Grêlé-Rouveyre a fondé en 2025 à Lyon l’association Place de l’Enfance pour favoriser l’inclusion des plus jeunes et transformer notre vision de l’enfance. Pour elle en effet, la tendance no kids prend racine dans une perception biaisée de l’enfant dans une société qui méconnaît encore largement ses besoins fondamentaux et les étapes de son développement.

La tendance no kids gagne du terrain. Que dit-elle de notre société ?

« Si on remplaçait « interdits aux enfants » par n’importe quelle autre population, ça ne passerait pas. Cela questionne le regard que nous posons sur l’enfance. On a un héritage culturel en France d’un enfant qui est un être de pulsion et qui doit être dressé  – imaginaire toujours présent qui a justifié un certain nombre de pratiques éducatives violentes. 

C’est ce que Marion Cuerq, autrice spécialiste des droits de l’enfant et de la culture suédoise, décrit comme « le filtre de méfiance » : beaucoup d’adultes interprètent les comportements de l’enfant avec ce filtre-là et pensent qu’il teste les limites du parent, là où d’autres pays savent que son cerveau immature ne lui permet pas de réguler ses émotions tout seul et nécessite une posture de l’adulte qui l’y accompagne.

Lire aussi sur Grains de Sel : Claire Bourdille : « L’enfantisme est une réponse aux violences faites aux enfants et à leur discrimination »

Grâce aux neurosciences, on connaît mieux les besoins et le développement de l’enfant, donc ce regard est appelé à changer. Cela génère une perte de repères, avec beaucoup de débats éducatifs dans lesquels je crois que tout le monde est un peu perdu. Or, dans une période de perte de repères, il y a une polarisation de la société, que ce soit sur ces débats éducatifs ou les phénomènes no kids.

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Ce ne sont donc pas les enfants qui sont mal élevés, comme le pointent certains détracteurs de l’éducation positive pour justifier les zones no kids ?

Suite à l’affaire de la SNCF, on a entendu parler d’« enfant roi » qu’on n’a pas à se coltiner car nous, on n’a pas fait le choix d’en avoir… On a tendance à voir l’enfant comme un objet d’éducation, voire la propriété de ses parents, et on oublie souvent qu’il est un citoyen à qui on doit faire de la place au même titre que les autres, un sujet de droits avec des besoins spécifiques à intégrer si on veut que la cohabitation se passe bien.

L’éducation démocratique qu’on a vulgarisée sous le nom d’éducation positive et souvent caricaturée consiste en fait à prendre en compte ces besoins, tout en donnant un cadre.

Avons-nous de plus en plus de mal à vivre ensemble ?

L’environnement et les rythmes de vie ne sont majoritairement pas pensés pour les besoins de l’enfant, mais ils sont aussi peu propices à ceux de l’adulte. On a tendance à se renfermer sur soi, on a moins de disponibilité pour accueillir l’autre et du mal à supporter qu’il y ait des choses qui entravent notre quotidien et notre tranquillité. Des anthropologues parlent de cette montée de l’individualisme dans la société et le no kids en est un reflet. L’enfant, c’est la cible facile, l’être vulnérable sur lequel on a le plus de pouvoir. C’est plus facile de dire qu’il pose problème, plutôt que le voisin qui fait sa visio sur haut-parleur.

Vous dites que pour un parent, c’est compliqué d’appliquer ce qu’on connaît aujourd’hui des besoins de l’enfant dans la société actuelle.

Le consensus scientifique pose sept besoins fondamentaux de l’enfant, au sommet desquels notamment le besoin de sécurité affective et relationnelle. Le lien avec le parent est structurant dans le développement de l’enfant.

Or, pour créer ce lien et aider son enfant à réguler ses émotions, il faut soi-même, en tant que parent, être émotionnellement disponible. Dans une société où les aménagements et les rythmes sont inadaptés, c’est difficile, surtout quand soi-même on n’a potentiellement pas appris à réguler ses propres émotions. Et quand on arrive avec son petit qui pleure dans un espace où les regards ne sont pas très bienveillants, ça crée une tension qui se répercute sur l’enfant et ça envenime la situation.

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© Angela Ficarelli

Dans ces besoins fondamentaux, il y a aussi celui d’exploration et d’expérience. Un petit enfant qui monte sur sa chaise au restaurant ne teste pas les limites du parent : il a besoin de bouger, de toucher… Et ce besoin, il est difficile de laisser son enfant y répondre dans la plupart des espaces publics.

Pour favoriser l’inclusivité des enfants, vous avez donc fondé Place de l’Enfance…

L’objectif est de remettre au cœur du débat l’environnement de l’enfant, tant physique (prendre en compte ses besoins dans l’aménagement des espaces) que culturel (renforcer notre conscience collective de ces besoins) et l’impact qu’il a sur cette relation adulte-enfant. Qu’on soit parent ou gestionnaire de lieu, repartir de ces besoins éclaire beaucoup de comportements et donne des clés pour y répondre. On ouvre donc la réflexion aux entreprises, aux élus, pour créer ensemble des conditions du bien grandir.

Place de l’Enfance est un peu un laboratoire où l’on vient transformer le regard et les pratiques sur l’enfance. Pour ce faire, on a trois piliers d’actions. D’abord, la mise à niveau des connaissances sur l’enfance, pour laquelle nous avons conçu la Fresque de l’Enfance. Ensuite, accompagner ceux qui souhaitent s’emparer du sujet. Enfin, montrer que penser des solutions pour les enfants peut avoir des co-bénéfices pour toute la société.

En quoi consiste cette Fresque de l’Enfance et pourra-t-on la tester bientôt à Lyon ?

Elle a mobilisé, dans la métropole de Lyon, une quinzaine d’acteurs agissant sur le terrain de la protection de l’enfance, de l’accueil du jeune enfant ou de l’éducatif, qui croisent leur regard avec d’autres, plus académiques, en sciences humaines et sociales, en psychologie… L’objectif est de la déployer auprès d’entreprises et d’élus. C’est un travail de vulgarisation pour toucher tous les publics. Une phase de test court jusqu’en juin et son déploiement grand public adviendra en septembre 2026.

Lire aussi sur Grains de Sel : La ville de Lyon est-elle une « kids zone » ?

On s’est aussi allié au média Les Adultes de demain pour lancer le projet « Grandir ici », avec l’idée de créer un mouvement national en faveur de l’inclusivité des enfants en accompagnant les entreprises et territoires qui souhaitent s’engager. Beaucoup n’ont pas envie de s’inscrire dans cette logique no kids mais ne savent pas par où commencer. On a donc créé une « boussole de l’inclusivité des enfants », un référentiel de pratiques en huit dimensions qui permet d’identifier où on peut agir pour inclure les bambins.

Si on prend l’exemple de la SNCF, on peut travailler sur le bine-être parental ; sensibiliser le personnel afin que, pourquoi pas, un bébé affamé qui pleure au wagon-bar puisse être prioritaire, puisqu’il est moins capable d’attendre qu’un adulte ; mettre à disposition des jeux, des stickers sur les vitres… C’est facile à mettre en place, et pour autant ça crée des espaces de sérénité et c’est déjà une façon de répondre aux besoins des enfants. »

En savoir plus sur l’associations Place de l’Enfance

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© Angela Ficarelli

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