Les no kids zones indignent et pourtant, l’idée qu’on puisse exclure les enfants d’un lieu infuse doucement dans la société. En janvier, l’offre Optimum Plus de la SNCF relançait la polémique en interdisant son wagon aux enfants de moins de 12 ans pour « garantir un maximum de confort » aux passagers. De quoi inspirer « une vigilance » à Tristan Debray, conseiller délégué à la Ville à hauteur d’enfants à Lyon.
« La tendance no kids part du principe que tous les enfants sont par nature dérangeants. Avec la décision de la SNCF, je pense qu’on a franchi une étape dans la stigmatisation, regrette-t-il. Qu’un acteur du service public se le permette, j’ai peur que ce soit un blanc-seing pour les acteurs privés. » Il relativise cependant : les lieux garantis sans enfants restent rares en France et à Lyon. « Je n’y ai jamais vu de cafés ou de restaurants qui se revendiquent no kids. On est plutôt sur un manque d’aménagement pour les enfants », rapporte l’élu.
« Les no kids zones sont pour le moment anecdotiques, même si c’est une tendance dangereuse que nous suivons de près, observe elle aussi Lucille Paulet, architecte et géographe au sein de l’association Robin des Villes qui œuvre à Lyon pour remettre les habitants au cœur de la fabrique de la ville et lutter contre les inégalités et exclusions qui s’y jouent. Chez les enfants auprès desquels nous intervenons ressort plutôt la conscience que pour eux, la ville, c’est dangereux, la peur des voitures et le fait que rien n’est fait à leur échelle : ni la signalétique ni le mobilier. »
L’enfant disparu des villes
La tendance no kids apparaît alors comme le symptôme exacerbé d’une société où la place des plus jeunes est encore négligée. « Les enfants ont longtemps été un angle mort des architectes qui ne les ont pas pris en compte dans la fabrique de la ville, retrace Lucille Paulet. De plus, le développement de la voiture, devenue le centre de l’aménagement des espaces, a participé à les en effacer, car la rue est devenue dangereuse. »
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L’architecte pointe aussi, en parallèle de ce phénomène, des normes de sécurité de plus en plus contraignantes qui ont impacté l’aménagement urbain, dans l’idée, utopique, de créer un environnement à risque zéro. « On est passé d’une ville comme terrain d’aventure à des aires de jeux délimitées par des barrières. On sécurise certes les enfants, mais on rassure surtout les adultes en disant qu’il ne leur arrivera rien. »
Or, pour se développer, les enfants ont besoin d’expérimenter un environnement complexe, loin d’une ville bitumée où le danger des voitures entrave leur autonomie et installe un état d’alerte permanent pour le parent. Difficile, en effet, de laisser son petit explorer lorsqu’on craint pour sa sécurité. Peu aisé, également, d’entretenir la sécurité affective dont il a besoin dans un environnement qui stresse le parent – stress par ailleurs peu favorable au développement de l’enfant.
Les Rues des enfants
Pour agir sur l’inclusivité des enfants, la municipalité écologiste a alors créé dès 2020 une délégation à la Ville des enfants, et initié un grand projet d’apaisement urbain aux abords des écoles et des crèches baptisé « Rues des enfants ». Alors que le mandat touche à sa fin, 149 établissements ont bénéficié d’aménagements (sécurisation, végétalisation), parmi lesquels 27 de rues devenues piétonnes.
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« Pour moi, c’est l’antithèse des no kids zones : on rend l’espace public aux enfants, on récupère de la place sur la voiture pour en faire des zones où ils sont prioritaires », s’enthousiasme Tristan Debray (qui ne brigue pas de second mandat). Il a bien fallu au début convaincre certains parents qui voyaient d’un mauvais œil ces piétonnisations obligeant à faire un détour en voiture pour déposer son enfant. Lors d’un conseil d’école, l’élu avait ainsi été vivement interpellé par une parente d’élève.
« Six mois après, je l’ai croisée : elle m’a raconté que, finalement, son mari emmenait leur enfant à l’école à pied, que ça leur prenait quinze minutes de plus, mais que c’était un moment agréable où son mari était détendu et leur enfant content, ils n’avaient pas besoin de l’éjecter de la voiture dans le stress », rapporte le conseiller. Belle illustration de la façon dont une ville apaisée permet au parent d’être pleinement présent à son enfant pour nourrir ce lien affectif.
Les co-bénéfices des kids zones
« Quand on aménage la ville pour les enfants, tout le monde en profite. C’est d’ailleurs ce qu’explique le chercheur en sociologie Francesco Tonucci dans son livre La Ville des enfants », ajoute l’élu en évoquant la végétalisation, l’amélioration de la qualité de l’air et le mobilier urbain qui crée des lieux de convivialité.
« Penser une ville adaptée aux enfants, c’est penser une ville plus inclusive en général – donc adaptée aux personnes en situation de handicap, aux personnes âgées, etc. – mais aussi plus écologique », abonde Lucille Paulet. C’est aussi ce que démontre l’étude de l’Ademe « Pour des territoires à hauteur d’enfant » de 2024 qui évalue l’impact d’espaces publics conçus pour les enfants sur l’amélioration des conditions de vie de tous·tes.

Alors, Lyon, une ville yes kids ? Lucille Paulet nuance : « Des politiques ont été mises en place qui vont dans le bon sens. Mais aucune ville n’est vraiment pensée à hauteur d’enfant. Ce n’est pas à l’échelle d’un mandat qu’on renverse des décennies de villes construites pour la voiture. Il faut aller plus loin… »
L’enfant, sujet de droit
Car en négligeant la place des enfants dans la société, la mode no kids maltraite au fond leurs droits fondamentaux en tant que citoyens. Les exclure des espaces partagés pour le seul fait qu’ils sont des enfants, « c’est contraire à l’article 2 de la Convention des droits de l’enfant qui stipule que les États les protègent des discriminations », rappelle Tristan Debray. Ainsi, agir pour l’inclusivité des enfants, ce n’est pas seulement penser la ville pour eux ; c’est aussi penser la ville avec eux.
« Les enfants ne sont pas les citoyens de demain ; ils sont des citoyens aujourd’hui. «
C’est en ce sens qu’ont été généralisés à Lyon les Conseils d’arrondissement des enfants (CAE), où de jeunes élus de CM1 et CM2 débattent et concrétisent des projets pour améliorer le cadre de vie de leur ville. « C’est la forme aboutie de leur participation dans l’espace public, mais aussi politique, résume le conseiller. Les CAE, à l’inverse des zones no kids, sont allés ouvrir des zones de pouvoir aux enfants. »
Un citoyen parmi les autres
En juin dernier, l’élu a ainsi fait visiter aux 152 enfants des CAE la salle du Conseil municipal de l’Hôtel de Ville de Lyon, « un endroit symbolique qui n’avait jamais accueilli d’enfant et où sont prises les décisions dans la ville. » Plus récemment, le 21 janvier, les enfants de cinq conseils ont visité les bureaux de l’ONU à Genève où se tenait la 100e session du Comité des Droits de l’Enfant, où ils ont rencontré une conseillère « droits de l’Homme » auprès de l’Ambassadrice représentante de la France à l’ONU.
« Le but était que les enfants prennent conscience de leurs droits, comprennent comment ils sont respectés et, en rentrant à Lyon, deviennent eux-mêmes des ambassadeurs dans leur ville auprès de leurs famille et camarades, déclare l’élu. Car les enfants ne sont pas les citoyens de demain, comme on entend souvent dire ; ils sont des citoyens aujourd’hui. »
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